Ethel et Stéphane (2)
Ethel travaillait dans un grand bureau, au onzième étage d’une grande tour qui dominait une grande esplanade. Elle s’y rendait à pied tous les matins ; il y avait une bonne vingtaine minute de marche, mais cela aurait été plus compliqué d’attendre un bus, les bus sont toujours bondés et il y fait trop chaud. Dans cette promiscuité moite, Ethel avait l’impression d’étouffer. Pire, la sensation d’être collée à cette dame obèse qui transpirait à grosses gouttes, et à ce gamin, qui malgré la cohue, continuait à fouiller dans son cartable, la remplissait d’une indicible angoisse ; sans vraies raisons, Ethel avait peur.
Ethel aimait son travail, répétitif et méticuleux, qui consistait à aligner patiemment de longues listes de chiffres ; ces chiffres venaient de tous les pays du monde, et pour elle, c’était un grand jeu de les assembler dans de beaux tableaux ou le Japon voisinait le Brésil, l’Australie le Cameroun, et la Bulgarie et le Pakistan, et plein d’autres ailleurs mystérieux ou exotiques. Ainsi, elle voyageait, parcourant le monde entier, et l’organisant dans de belles colonnes rectilignes, elle classait le monde, l’inventoriait, le comptabilisait jour à près jour sans jamais se lasser. Dans la tour où tout crépitait aux rythmes de la cacophonie des téléphones, des vas et viens de coursiers, du ballet incessant d’hommes encravatés que crachaient deux rangées d’ascenseurs, le petit bureau d’Ethel était un oasis de quiétude. Elle le partageait avec René, un bonhomme un peu gris, qui ne parlait jamais et qui se cachait derrière un bureau encombré d’immenses piles de dossiers ; il occupait une charge obscure, dont certainement on ne savait rien mais dont personne ne se souciait. De l’autre côté du bureau, face à la porte d’entrée, il y avait Sophie. Si on avait demandé à Ethel de citer une amie, elle n’aurait pas hésité et aurait dit Sophie. Sophie était son amie, avec qui elle partageait le café, le matin, avec qui elle allait déjeuner à la cantine, le midi, bien tôt, pour éviter la cohue, être tranquilles, avec qui, parfois, elle allait faire un peu de shopping en sortant du travail, Sophie lui avait conseillé ce joli chemisier bleu lilas, une couleur qu’elle aime mais qu’elle ne porte jamais, elle n’avait jamais osé le mettre, ce chemisier, il est trop décolleté ; à chaque fois qu’Ethel le voit dans son placard, elle regrette d’être aussi timide, c’est bête, il est vraiment tellement joli, ce chemisier bleu lilas.
Ethel avait tout de suite plu à Sophie. Son regard timide, qui se balançait lentement en fixant ses pieds. Sa voix un peu étouffée, et douce, différente de celle des femmes qui arpentent les couloirs de la tour, et qui parlent fort dans leur téléphone, avec des voix d’hommes ; Ethel, elle, avait l’air d’une petite fille. Sophie l’avait accueilli, un lundi matin ou il avait un peu plu, les cheveux d’Ethel était mouillés, et elle avait du la former, ce qu’elle n’avait jamais fait cela auparavant et qu’elle redoutait bien sûr un peu. Monsieur Monnier lui avait dit vous allez voir, elle est très gentille, la nouvelle, vous vous entendrez bien, mais il faudra tout lui dire, et être derrière elle, elle n’a jamais fait cela, c’est une débutante, je compte sur vous Sophie. Mais Ethel comprenait tout rapidement, elle prenait des notes dans un petit cahier, d’une jolie écriture ronde et très régulière, et elle ne reposait jamais deux fois la même question, discrète et appliquée, bientôt elle su tout faire toute seule, elle avait le goût du travail bien fait, Sophie avait confiance, Monsieur Monnier les laissaient bien tranquilles dans leur petit bureau et René ne disait jamais rien, caché derrière ses hautes piles de dossiers. Elles se plurent. Et dès le premier jour, elles déjeunèrent ensemble, il y avait sans doute là dedans aussi un peu de courtoisie, ce sont des choses qui se font quand on accueille une nouvelle. Mais dès ce premier jour, le déjeuner devint un incontournable moment de complicité. Parfois, même, quand Ethel était en congé, elle venait le midi, à la cantine, pour partager son repas avec son amie. C’était de doux moments, hors du travail, hors du temps, de vrais instants complices, où elles n’avaient pas besoin de beaucoup dire pour se comprendre. Sophie n’avait jamais été mariée, mais elle avait un petit garçon, Maxence, un bel enfant, un peu turbulent, à qui elle cherchait un papa. Parfois, elle en prenait un à l’essai, mais les essais n’étaient jamais concluants : Sophie aimait trop son fils pour lui choisir n’importe quel papa. Ethel, elle, était toujours seule, et cela faisait beaucoup de peine à son amie, qui se sentait concernée.
Sophie connaissait Stéphane, qui était un gentil garçon. Il ne lui aurait pas convenu, mais elle le trouvait parfait pour son amie Ethel. Stéphane aussi était très seul, il était discret et doux. Il n’en fallait pas plus à Sophie pour s’imaginer bonne fée ; et elle savourait en rêve le beau mariage qui allait naître de sa bienveillante intervention. Pourtant, les obstacles étaient grands, et, pour réunir ces deux timides, les tractations s’annonçaient délicates, Ethel ne voudrait jamais en entendre parler, Stéphane reculerait immanquablement au dernier moment. Sophie transforma donc l’événement né de son imagination féconde en une vraie croisade personnelle, et entreprit de vaincre une à une les innombrables réticences.