Le réveil d'Ethel (3)
Où est la réalité, quelle est la part du rêve ? Les yeux grands ouverts nous livrent constamment l’absurdité de cette course effrénée contre le temps, un jeu perdu d’avance, mais que l’on joue avec ivresse, grisé de sa propre existence, aveugle parmi les borgnes, miroir déformant d’une pièce de théâtre imposée, piètres acteurs, mauvais scénario, tristes répliques – rire, éclats, parodie de bonheur, solitude, amertume, douleur : les alouettes. S’interroger, c’est sortir du jeu ; penser, c’est souffrir… Les pilules permettaient à Ethel de retrouver l’oubli, la joie de l’absence, l’insouciance, la naïveté enfantine, la foi éternelle, et elle se saoulait avec délices de cet oubli, heureuse de regagner le doux refuge que, dans cette vallée de larmes, limbes de sa vie, lambeaux de son enfance, elle avait patiemment érigé. Avec ces pilules, la vie apparaissait plus limpide qu’elle ne l’avait jamais été, les questions n’existaient plus, les réponses n’étaient que de simples évidences. Herbe folle et vent dans les cheveux, toujours. Une pilule, puis une autre, comme les allumettes de la petite marchande. Les pilules, et Stéphane, bien sûr, Stéphane qui la regardait avec ses grands yeux bruns étonnés. Elle pouvait passer des heures à s’amuser à lui décoiffer les cheveux, à effacer la raie trop sérieuse ; dans ses bras, enlacés, il la laissait faire, souriant. Ainsi, Ethel avait revu Stéphane, une fois, puis une autre, tous les jours enfin, tellement être ensemble leur semblait une certitude. Stéphane ne ressemble à personne, il est timide et tendre, sa voix chante comme le joyeux ruisseau, elle est chaude comme le vent du soir, ses yeux caressent plus délicatement que les rayons du soleil, Stéphane est différent, il est le seul à comprendre Ethel, le seul à pouvoir la rejoindre dans son monde, là, dans les champs couverts de fleurs, où l’horizon dodeline de collines touffues, là près d’elle, avec elle, il partage et comprend. Quand parfois, le soir, au pied de la tour de verre où Ethel travaille, il l’attend, les oiseaux multicolores l’accompagnent, et l’entourent de leur féerie chromatique pour lui faire une virevoltante cape de plumes. Sous ses pas, Ethel voit apparaître les plus merveilleuses orchidées, des bouquets de roses et des tapis de marguerite. Stéphane ne ressemble à personne. Il l’aime et la comprend. Stéphane, Stéphane, Stéphane, les pilules… les cauchemars ont disparu un à un, le rêve est devenue la seule réalité, Ethel ne courre plus seul dans l’immensité, la princesse a trouvé son chevalier, le château de cartes est une forteresse imprenable.
Un matin, pourtant, les hauts murs se lézardent, la pierre se craquelle et devient sable. Ethel émergeait lentement d’une nuit pleine de magie, blotti à ses côtés, le corps chaud de Stéphane, délicatement enveloppé de la quiétude du sommeil. Elle ne peut pas résister à effleurer cette peau nue, du revers la main, ce contact qu’elle aime la fait un peu frissonner ; un baiser, léger, au creux de son oreille, et elle se lève. Dans la petite chambre jaune, le plafond s’écaille et sème des cotillons de peinture sur le vieux parquet. D’un geste mécanique, elle attrape la boîte de pilule. Horreur. Elle est vide.
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