Elections, Fandango - partie 2, chp 3
A Mariva, Marie agissait. Avec Geneviève, elle n’était parvenue à rien : la secrétaire du Maire était bavarde, mais elle ne savait pas grand-chose. Cependant, Marie n’était pas sortie de ce déjeuner en tête à tête complètement bredouille : elle connaissait maintenant la vérité sur les rapports de Jean Robert et d’Yvon.
Yvon Boivin, ce prétentieux, à la vue un peu basse, qui monopolisait toujours la parole pendant les réunions du comité pour exposer ses inextricables théories fumeuses, Yvon Boivin, ce grand guignol toujours déguisé dans un costume boiteux, de la pire confection en tissus synthétique, Yvon Boivin, qui parlait sans jamais tarir de sa grande amitié avec le Maire, dont il se prétendait le confident, Yvon Boivin, qui gaspillait chacun de ses jours de congés à pêcher, comme feu son père, alcoolique notoire, Yvon Boivin, dont on croise parfois la haute silhouette dégingandée dans les ruelles de Mariva, et bien cet Yvon Boivin là était en fait la risée de toute la Mairie. Ah, il pouvait jouer les importants, au comité, faire le savant… il était la première victime de sa mégalomanie, qui ne trompait que les influençables. Car évidemment, Marie se disait d’ailleurs qu’en fait, elle n’avait jamais vraiment été dupe. Depuis toujours, on savait que le fils Boivin, qui avait reçu trop de corrections de son ivrogne de père, était un incapable. Son ascension chez les Jaunes n’était qu’un fait du hasard – il y en a toujours, qui s’en sortent, on ne sait pas comment, ni par quel miracle. A peine Marie lui avait-elle accordé le bénéfice du doute, par urbanité, l’avait-elle écouté, par courtoisie, et conviée à chacune des réunions du comité, par une compassion qui après tout ne faisait que traduire sa nature généreuse.
Pourtant, elle restait comme ébaudie d’apprendre une telle déconsidération – en général, l’incompétence est une faiblesse que les autres tolèrent plutôt bien, miroir flatteur de leur propre supériorité. Sans doute chez Yvon était-elle assortie de prétention, de fatuité, d’arrogance, en un dosage qui rendait tantôt le personnage burlesque, risible, tantôt détestable de bêtise.
Et Marie se mettait à regretter, regretter d’avoir toléré un pareil animal au cœur son groupe, parmi ses fidèles, dans son saint des saints, dans son comité. A passer son temps à dynamiser les troupes, à insuffler les idées et l’énergie, elle n’avait sans doute pas assez choisi ses troupes, elle avait compté sur chaque bonne volonté, imaginant généreusement que tout le monde à sa part de talent à apporter. Du talent, voilà bien ce qu’il manquait autour d’elle ! Car qui, hormis elle, faisait avancer les projets, dirigeait les discussions, proposait de vraies idées neuves ? Certainement pas Rolande, ni ce nigaud de Docteur Boivin, pas plus que Marysette, sans même parler des autres ! Elle n’avait pas, décidément, le soutien qu’elle méritait. Voilà sa seule erreur, découvrait-elle : tout grand général, quelque génie qu’il soit, doit savoir s’entourer au mieux. Un simple coup de vent avait suffit à balayer son armée. Mais Marie n’avait pas pour habitude de renoncer, et le départ du Maire, la surprise passée, avait aiguisé en elle de nouveaux appétits.
Au summum du stress et de l’excitation, une nouvelle contrariété vint s’ajouter aux précédentes. Depuis cinq minutes, elle tâtonnait bredouille au fond de la grande boite en carton, et un coup d’œil lui confirma cette sensation tactile. La boite de chocolat était vide.
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