L'opéra assassin - 1er acte, scène 1

Pas de chance, il venait à peine de s’endormir quand son téléphone retentit. Même pas eu le temps de retrouver la torride danseuse tahitienne qu’il avait croisée la nuit dernière, pour une fois qu’il avait fait un rêve sympa. Mal luné, il décrocha le combiné pour interrompre la sonnerie stridente, et, la voix crayeuse, il accueilli Paul avec deux ou trois insultes. Paul avait l’habitude.
Une fois de plus, c’était pour sa pomme, à croire qu’il était le seul et unique inspecteur de tout Paris. Et il savait déjà qu’il en aurait pour la journée entière, ballade sur place, causerie avec les témoins, rapports à écrire, paperasse… Il devrait terminer sa nuit un autre jour.
Dans le salon, il constata qu’il avait oublié d’éteindre la télé, qui braillait des clips anglo-saxons. Il fouilla dans le tiroir, celui il rangeait ses cravates, encore nouées, et fila dans la salle de bains, histoire de vérifier qu’il ne faisait pas trop peur à voir.
Cinq minutes plus tard, il se hissait dans la voiture banalisée qui l’attendait en double file, au pied de son immeuble.
Il avait du passer devant des milliers de fois, mais n’était jamais rentré dans cette énorme bonbonnière Napoléon III qui trône au milieu de la place à laquelle elle donne son nom, au bout de son avenue, au dessus de son métro, au milieu de son quartier. L’opéra, ce n’était pas franchement la tasse de thé de Louis Maillet, qui n’écoute de la musique que parce que cela meuble la solitude, comme on peut passer des heures devant l’écran à s’abrutir de téléachat. Il fut presque déçu que la voiture le dépose à l’arrière de l’énorme bâtiment, dans la cour réservée à l’administration. Pas aujourd’hui qu’il ferait un peu de tourisme. Derrière les murs fastueux décorés de marbre et de statue, les coulisses étaient vieillottes, des couloirs poussiéreux comme ceux d’un vieux collègue.
L’équipe était déjà en place. En passant, il salua d’un geste Richard et Alain, qui filtraient le passage, et l’orientèrent vers une sorte de salle de travail, où l’on prenait la déposition d’un petit bonhomme rondouillard, à l’air agité.
- Inspecteur principal Louis Maillet, police judiciaire de Paris, 1ère division.
- Ah, monsieur l’inspecteur, je suis Jean-Luc Gassmann, directeur de l’Opéra.
- C’est vous qui nous avez prévenu
- Oui, j’ai fait appeler dès que nous avons découvert le…
- Je vais aller voir, si vous voulez bien m’attendre, j’aurais des questions à vous poser.
- Bien sûr…
Le bonhomme était couché sur son bureau, les yeux écarquillés, comme s’il s’était écroulé. La mort avait dû être fulgurante, aucune crispation ni sur le visage, ni sur les mains. Vu la tronche du cadavre, çà devait remonter à peine quelques heures. Sur le bureau, c’était un bazar de papier, de feuilles de musique, visiblement, le type était en train d’écrire quand la faucheuse était venue le cueillir. Tellier était là, à observer la scène tranquillement, en prenant des notes dans son calepin.
- Qu’est-ce que vous en dites, Doc’ ?
- Ah, bonjour, inspecteur… et bien, à mon avis, rien pour vous. Je mettrais ma main à couper qu’il s’agit d’une banale crise cardiaque.
- Et merde, je me suis fait tirer du lit pour rien
- Quand vous donnerez le signal, j’embarque le corps pour l’examiner.
- Les gars vont faire quelques clichés, pas la peine de faire intervenir le labo là-dessus.
- Une affaire vite résolue, inspecteur…
- ‘cupez-vous de vos fesses, Tellier !
Maintenant qu’il avait été dérangé, Maillet n’avait plus qu’à boucler la procédure. Et puis, il fallait aussi comprendre pourquoi ces tordus de l’opéra avaient fait déranger la crim’ pour une affaire aussi affligeante. En premier, interroger ce Gassmann.
- Monsieur Gassmann, d’après le médecin, il semblerait que votre bonhomme ait été victime d’une crise cardiaque.
- Une crise cardique ! Mon Dieu ! Un si jeune garçon.
- Oui. Pourtant, si j’en crois ce rapport, je lis que vous avez appelé la police à 7 heures 17, et que vous avez déclaré qu’un meurtre avait eu lieu dans l’opéra. Vous avez déclaré un meurtre, Monsieur Gassmann, c’est d’ailleurs pour çà que j’ai été dérangé. Qu’est-ce qui vous a fait imaginer que ce Monsieur Robert avait été assassiné ?
- Je ne sais pas… je n’ai pas l’habitude de retrouver un de mes employés mort sur son bureau. J’ai paniqué !
- Vous n’avez pas l’air d’une personne qui panique facilement, pourtant.
- Comprenez, Monsieur l’inspecteur, nous sommes tous à cran. Cela fait des semaines que nous travaillons presque nuit et jour pour la création d’un spectacle, un grand événement. Hier, nous avons eu une réunion particulièrement difficile. L’ambiance est électrique…
- Expliquez-moi. C’était quoi, au juste, son boulot, à la victime ?
- Robert était l’assistant du directeur musical. En ce moment, il travaillait à la révision de la partition du spectacle en question. En somme, il préparait le travail du chef d’orchestre, et il faisait les premières suggestions de coupures.
- De coupures ?
- Oui. Voyez-vous, l’opéra que nous allons donner prochainement est à la fois très difficile à jouer, et très long. Tel que l’a écrit le compositeur, il dure plus de quatre heures. C’est un peu trop pour le public, de nos jours. A l’époque, le public était plus dissipé ; il ne maintenait pas son attention pendant tout le déroulement du spectacle. Aujourd’hui, une représentation se déroule dans un silence religieux, les spectateurs restent concentrés pendant toute la durée du spectacle. Pour le bien de l’œuvre, nous coupons certaines scènes qui n’apportent pas grand chose, ni à l’intrigue, ni à la musique.
- Je vois… Autre chose ?
- Il y a une chose très important que je voulais vous demander, monsieur l’inspecteur. Vous comprenez que l’opéra de Paris ne souhaite aucune publicité autour de cet incident…
- Vous inquiétez pas. La publicité, c’est pas mon métier.