Le tableau

Publié le par Ah, Frederic est fou

Avant de commencer mon histoire, un très grand merci à Jasmin de Norbula, qui m'a "prêté" son tableau pour qu'il puisse servir de point de départ et de support à cette nouvelle.

Quand on a vingt ans, que l’on fait les Beaux Arts, on ne rêve que de vivre de son talent, d’être exposé, de faire voyager ses œuvres dans le monde ; on rêve de la liberté de pourvoir passer ses journées dans un atelier à verrière, à mélanger les couleurs, à dompter la pierre ou le métal. Janus était comme cela, les yeux qui pétillaient quand on lui parlait de texture, d’harmonie et de contrastes. Et dans sa petite chambre, sous les combles d’un bel immeuble Haussmannien, qui avait des doux relents de Bohème, comme le peintre Marcel, il amassait les toiles. Les cadres coûtent cher, il les faisait lui même, et parfois, il devait grignoter sur son budget déjeuner pour acheter ses tubes de couleurs. Quand, il n’avait plus de support, il fouillait dans ces vieilles œuvres pour savoir laquelle il sacrifierait à l’élan de ses nouvelles inspirations.

Aujourd’hui, on ne devient plus peintre, la peinture ne fait pas vivre. Mais pour Janus, la peinture était sa seule certitude, et une certitude est précieuse, dans un monde où les certitudes n’existent pas.

Il avait déjà commencé le tableau, quand elle l’a quitté. Ce n’était pas vraiment un portrait, mais une rêverie autour d’elle, une aura d’elle où il essayait de la décrire non pas comme il la voyait, mais comme il la ressentait. C’était une « elle » idéale, et sur la toile, il voulait mettre et sa beauté et son âme, il voulait mettre tout le feu de son cœur, ce cœur qui rayonnait rien qu’à la regarder.

Il l’avait nimbée de couleurs chaudes, et vives, et douces, une flamme qui réchauffe le corps et l’esprit, la folie de ses baisers, la douceur des ses caresses, l’argent de son rire diamantin.

Elle l’avait quitté, seul, avec sa toile, sans raison, sans motif, sans explication, ou alors les mauvaises, celles que l’on donne dans de pareilles situations, qui ne veulent rien dire, qui servent juste à briser le silence.

Il n’avait pas voulu pleurer devant elle, mais, seul, face à la toile, il s’était abandonné. Et la toile, curieusement, l’avait consolée. Elle lui ressemblait déjà tellement… cette toile.

En souffrance, il se dit que le regard des autres aurait été insurmontable, et il se terra dans sa chambre, trois jours durant. Et durant ces trois jours, sans dormir, comme un forcené, il travailla à terminer son tableau. Il y mit toute sa rage, toute sa douleur, tout son amour. Enfin délivré, il s’accorda une longue nuit de sommeil.

Au réveil, il fut surpris par le tableau, qui, dans la torpeur du matin, lui apparu comme une incroyable vision fantomatique. En regardant cette toile, où il avait mis tout son cœur, il eut l’impression qu’elle était là. Elle, toute entière, sa voix chantante, son sourire mélancolique, ses boucles rebelles, ses yeux mutins, sa façon de trier les cerises avant de les manger, son écriture toute en rondeur, son désordre ; tout cela dans les nuées de couleurs entrelacées de sa création. La toile était devenue elle. Et, immobile, il passa un long moment à la contempler. Enfin délivré de ses poids, il résolu de s’habiller ; aujourd’hui, il pouvait aller en cours. Il était guéri d’elle.

Les mois de s’écouler. Parfois, il pensait à elle, à ce qu’elle devenait, se disant qu’il irait bien jusqu’à la fac de Medecine, pour la guetter. Et puis, il se raisonnait. Quand il avait un peu trop mal, cela arrivait moins souvent, il sortait de tableau qu’il avait caché derrière une pile. Et immanquablement, il souriait. Il avait mis tous leurs bons moments, dans ce tableau, leurs escapades, leurs fous-rires, et leurs câlins, aussi. Le tableau était comme un voyage joyeux dans leur belle histoire ; il avait fait son deuil, il ne restait que la force des bons moments, le souvenir.

A cette période, sa chambre ne ressemblait déjà plus à une chambre mais à un parfait atelier, et les murs vomissaient les superpositions de toiles et de dessins. Volontaire, Janus avait pris la grande décision de se résoudre enfin à soumettre son œuvre à la critique, et à essayer d’exposer.

Paris regorge de galeries, et, book sous le bras, il partit à l’aventure, prêt à devenir son propre représentant commercial. Evidemment, sa jeunesse et son jean, trop baggy, peinturluré de tâches multicolores ne manquait pas de lui créer un accueil glacial, et maintes fois, il sortit d’une galerie sans même qu’on lui ait laissé la chance d’entrouvrir son catalogue de chefs d’œuvres. Il était sur le point de renoncer, quand un grand fronton hautain se posa devant lui comme un défi. C’était un de ces lieux design, à l’architecture parfaite, à la décoration aseptisée où ne pouvait exposer que des célébrités. Un coup d’œil au catalogue de prix des œuvres exposées aurait suffit à le décourager de poursuivre son audacieuse démarche. Mais dans ces cercles où ses meuvent les privilégiés, l’élégance et la courtoisie sont de mise ; on estima que si ce jeune homme avait eu l’impétuosité de pénétrer dans ce haut lieu, c’est qu’il y avait parfaitement sa place.

L’hôtesse, qui aurait pu aisément défiler pour une marque de sous vêtements, lui fit un accueil très aimable, et l’invita à patienter, lui disant qu’elle allait prévenir un responsable. Suspicieux, Janus se demanda, en la voyant au téléphone, si elle n’était plutôt en train de prévenir le service de sécurité. Mais très vite, un petit bonhomme grisonnant, un peu obséquieux, vint le chercher, pour le conduire dans son bureau.

Poliment, il passa en revu l’ensemble des pages du book de Janus. Il regardait certes avec attention, mais hochait la tête d’un air désapprobateur. La conclusion ne devait pas tarder. « Ce que vous faites n’est pas inintéressant, mais c’est encore bien jeune, il y a des maladresses, des choses à corriger. Nous recherchons, dans notre galerie des compositions plus abouties… vous avez du style, mais on sent bien que vous cherchez encore. Je crois qu’il faudra que vous reveniez nous voir dans quelques années. Vous n’avez rien d’autre à me montrer ? – Non, vous avez tout vu – dans ce cas… - Oh, attendez, si, il me reste une toile, mais je ne l’ai pas mise dans mon book, j’ai une photo, là, dans ma sacoche »

Janus, fébrile, joua sa dernière carte, un instantané de son cher tableau. Le responsable de la galerie se saisit de la reproduction, et, immédiatement, Janus pu voir l’expression du visage du galeriste se changer. « Tiens, çà, c’est intéressant, très intéressant. C’est toujours de vous ? Cela ne ressemble pas du tout à tout ce que vous m’avez présenté. Cette toile est-elle toujours en votre possession ? J’aimerais bien la voir, la voir en vrai. Est-ce que peut-être vous pouvez me l’apporter ? »

Le lendemain, Janus vint présenter le tableau à la Galerie. « Fabuleux, fabuleux. Jeune homme, nous faisons le mois prochain une exposition consacrée à de jeunes artistes, je veux que votre toile en fasse partie. – Mais, mais, je ne veux pas la vendre, cette toile. – Pourquoi pas ? Enfin, si vous ne voulez pas la vendre, vous ne la vendrez pas. Mais confiez-la nous, j’imagine que vous réalisez la chance que représente, à votre age, le fait d’être exposé dans une galerie comme la notre. » Et le rendez-vous fut prit, pour le mois suivant, pour l’accrochage du tableau en vue de la prochaine exposition.

A la date prévue, Janus revint une nouvelle fois à la galerie, le tableau sous le bras, pour l’accrochage. Le Directeur de la Galerie, qu’il connaissait bien, lui présenta le Directeur Artistique, l’assistante au corps de rêve, et un autre type en cravate dont il ne comprit pas vraiment la fonction. Le directeur annonça à son équipe : « Regardez-moi donc la merveille que nous apporte le jeune homme. » A la vue du tableau, tous s’exclamèrent. « Et maintenant, où allons-nous le mettre ? – Sur le mur du fond ; qu’on le voit en rentrant – oui, en plein centre – Nous allons essayer ». D’emblée, la petite assemblée envisageait pour le tableau de Janus la place d’honneur. Ils l’accrochèrent, puis, en professionnels, se reculèrent pour apprécier l’effet. « Monsieur le Directeur, cela ne va pas du tout – Non, pas du tout – Ce tableau cannibalise tous les autres, on ne voit que lui – c’est vrai çà, vous avez raison, on ne voit que lui. » Devant un Janus médusé, le Directeur trancha : « puisque de toute façon, ce tableau ne laisse voir que lui, et bien, nous ne mettrons que lui sur ce mur. Les toiles des autres artistes seront réparties sur les murs adjacents. Dans la superbe galerie, au haut fronton, à la décoration élégante, le tableau de Janus trônait, triomphant. Seul. 

Et la toile fut l’incontestée vedette du fastueux vernissage, ou Janus, mal à l’aise, devait recevoir mille compliments de femmes apprêtées, de messieurs affectés, et où il devait supporter les politesses jalouses des autres exposants, qui eux, avaient tellement l’air à l’aise dans leur costume-cravate. Janus avait pu inviter quelques amis, et il se réfugiait dans un coin, auprès d’eux. Le champagne finissait par lui faire oublier sa gaucherie et sa légendaire timidité.

Une semaine plus tard, il reçevait un appel du Directeur de la Galerie : « écoutez, je sais que vous ne voulez pas vendre votre toile, mais je croule littéralement sous la demande ; j’ai déjà une demi-douzaine d’acheteurs, vous allez pouvoir en tirer le prix que vous voulez. » Vendre cette toile ? C’était impensable, Janus avait déjà eu du mal à s’en séparer pour quelques semaines. Au téléphone, le galeriste insista longtemps, mais comprit enfin que le refus de Janus était catégorique. Quelle énorme commission le jeune homme était en train de lui faire perdre !

En cours, aux Beaux-Arts, une amie lui glissa une coupure de presse : « regarde, tu es célébre, maintenant ». L’article évoquait l’exposition, et s’attardait longtemps sur la toile de Janus, en un long commentaire élogieux ou des mots ampoulés disaient « révélation, prometteur, quintessence, maîtrise chromatique, sens de l’épure… », pleins de descriptions qui lui semblait si éloignées de ce qu’il avait voulu peindre.

En rebranchant son portable, en sortant des cours, il avait encore un message de la galerie, qui lui demandait s’il n’avait pas changé d’avis. Non, il n’avait pas changé d’avis. Ces derniers jours, il se sentait le besoin de marcher presque quotidiennement jusqu’à cette galerie pour se sentir prêt de son tableau, dont la présence lui manquait. Dans sa chambre, sans lui, il n’arrivait plus à dormir. Il comprit qu’en prêtant le tableau, il avait fait qu’elle le quittait pour la seconde fois. A nouveaux, il subissait les affres de l’absence, la douleur de la séparation, la cruauté de l’incompréhension. A travers le tableau, bien qu’il ne voulait pas se l’avouer, il comprenait qu’il l’aimait encore. Différemment, mais toujours autant. Cela lui faisait un peu peur, mais après tout, Vinci n’avait jamais réussi à ce séparer de sa Joconde, et cette toile, c’était sa Joconde.

Absorbé dans ces pensées, il marchait dans le spleen, quelque part entre son école et la galerie, sans regarder devant lui. Absent, distrait, il bouscula quelqu’un. Se redressant, il bredouilla un timide « excusez-moi, déso… » C’était elle. Le hasard de Paris les avait réunis. La gêne était manifeste tant chez lui que chez elle, et, après un échange de propos banaux « comment vas-tu – tu as l’air en forme – cela fait bizarre de te croiser comme çà », ils décidèrent, ou peut-être plutôt se résolurent à aller boire un café ensemble.

 

Face à elle, au café, il se trouvait submergé par des sentiments contradictoires, de la peur, de l’euphorie, de la tristesse. Et si tout pouvait repartir, comme çà… Elle parlait, racontait sa vie, ses études, des histoires sur sa famille, sur des gens qu’il ne connaît pas ou avait très peu connu. Il ne l’écoutait pas vraiment, occupé qu’il était à la regarder. Il la regardait comme pour la première fois, en ayant l’impression de la découvrir, ses cheveux bouclés, son nez un peu trop long, les oreilles un peu trop décollés. Elle avait l’air grave, elle s’écoutait parler. Il ne la reconnaissait pas. Elle était si différente. Ou peut-être était-elle comme elle avait toujours été, mais comme il ne l’avait jamais vu ? Le temps lui semblait long. Il la quitta, tout léger, se surprenant à chantonner, en entrant dans la galerie. Le tableau. C’est vraiment une belle toile que j’ai faite, là. De la toile, un cadre que j’ai construire moi-même, et des couleurs. Il faudra que je retravaille les couleurs, comme çà. «  Monsieur le directeur – Ah, mon jeune artiste préféré ! Vous vouliez me voir, Janus ? – Oui, je voulais vous demander… combien vous croyez pouvoir en obtenir, de mon tableau ? »

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J
juste pour te dire que ma nouvelle adresse de blog est en dessous du com en lien ;o)a+
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J
Une merveille de plus à ton actif !!!!<br /> <br /> (Non, je ne ménagerai pas mes points d'exclamation !!!)
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A
<br /> Merci pour cette avalanche de points d'exclamation. En revanche, ton "merveille" me semble bien disproportionné, et j'en suis rouge de confusion...
J
Waou ça donne bien, j'ai pas pu m'empecher de venir voir le rendu ! Je suis très agréablement surpris ! Comme le dis béa ça me fait penser au portrait de "Dorian Gray" pour le début et puis j'aime bien la chute, ça tourne pas au drame ! Je mets un bémol sur le prénom de ce pauvre jeune homme :-) Voilà ma première réaction à chaud, d'autres suivront... Merci Frédéric :-)
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A
<br /> Merci Jdn, ravi que cela te plaise ! Quand au prénom du jeune homme, il est coutume que l'on subbisse son existence durant le choix de ses parents ; mais je suis certain que Janus, quoiqu'exotique, permettra au héros de ce mini-drame de poursuivre une belle carrière artistique.
B
EXCELLENT: la mise en place du processus de deuil... très bien que ça se termine comme ça, et non dans le pathos!<br /> j'ai deux références: Wilde bien sûr, et un romantique dont j'oublie le nom (help!)
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A
La réfèrence à Wilde est évidente, c'est un de mes maîtres. Il y a peu être aussi un peu (?) de cette fabuleuse nouvelle fantastique de Gogol, le Portrait. Et, si je me creuse la tête, des réminicences de La maison du chat dui pelote de Balzac. <br /> En écrivant cette réponse, je contaste, dépité, que ma nouvelle est en fait du sous-sous-plagiat... (mais si j'étais très célèbre; on dirait que j'ai "rendu un hommage")