En créant ce blog, j'avais mis de côté ce projet de récit, qui me tenait à coeur pour mille petites raisons. Les prochaines semaines étant chargées par le calendrier festif de la fin d'année, et puisque j'ai déjà les cinq premiers chapitres dans les cartons... allez, hop ! je vous soumets le projet, qui j'espère vous amusera. Elections, Fandango se veut un feuilleton politique suréaliste. Si le coeur vous en dit, nous pourrions envisager d'en faire un projet collectif. Il y a tant de choses à prévoir, en période d'élections !
Marie, ce jour-là, avait oublié son chapeau à la boutique, et elle était obligée d’y retourner. Pas question de le laisser là-bas, avec Amélie qui ne surveille rien du tout, et l’afflux permanent des touristes, si nombreux en cette saison. Et puis, elle était sortie comme çà, sans faire attention, mais maintenant qu’elle s’était rendue compte de l’absence de son couvre-chef, elle se trouvait comme toute nue, au milieu de cette foule bigarrée, qui, bien sûr, ne faisait pas attention à elle. Machinalement, elle pressa le pas, car il était déjà quatre heures passées, et elle avait hâte de voir cette journée de travail se terminer. C’est qu’elle avait tout plein de choses à organiser pour le soir !
Le pavé de la rue piétonne luisait encore de la minuscule averse qui avait, quelques minutes plus tôt, créé une petite scène de panique : les badauds pris au piège, craignant sans doute de mouiller leurs beaux tee-shirts multicolores, leurs shorts de nylons ou leurs tongues en plastique qui font si agréablement respirer les pieds, s’étaient réfugiés en catastrophe sous les auvents des échoppes de souvenirs dont l’ombre protectrice sert d’habitude à préserver un peu de la chaleur, et là, serrés comme des sardines en boîtes, ils guettaient l’accalmie du ciel, au grand dam des commerçants qui, durant ces longues minutes d’attente, ne faisaient plus d’affaire. Car c’est un fait scientifiquement reconnu : le touriste qui s’abrite sous la tonnelle d’une boutique pour éviter la pluie ne se préoccupe que de l’arrêt de la pluie, et, son cerveau encombré de ces préoccupations météorologiques, n’a plus aucun neurone disponible pour admirer les superbes étals ou s’alignent pourtant les plus belles sculptures en coquillage, les plus imposants thermomètres décoratifs, les plus merveilleux dauphins en verre coloré de la côte.
Malgré quelques (rares) ondées intempestives, combien Mariva était agréable l’été ! Tout n’y était qu’animation, musique, tournoi de volley-ball, soirée dansante au casino, joyeux cris des vendeurs de beignets sur la plage, parasols à rayures. Mariva n’existait d’ailleurs que pour l’été, et cela, depuis des années.
Le vieux village, qui n’avait rien de fameux, avait juste pour lui d’être idéalement situé, au flanc d’une belle anse protégée des courant, où la mer pénétrait doucement vers les coteaux vallonnés que la campagne douce apaisait de ses camaïeux de verts alanguis. Et les promoteurs s’en était vite rendus compte, quand la côte avait commencé à attirer les parisiens, voir des belges, des hollandais, ou mieux encore, des allemands, qui ne se déplacent pas pour rien, et surtout qui ne regardent pas à la dépense. Mariva s’était développée comme une ville champignon.
Mariva n’était pas une ville comme les autres, ainsi l’avait-on voulu. Le paysage maritime de l’anse naturelle avait été transformé avec une audace unique. On avait asséché un marais, détourné un ruisseau, creusé la roche, créé des jetés, gagné sur la mer. On avait bâti des immeubles, des boutiques, des restaurants, des administrations avec le soucis constant de prohiber toute cohérence architecturale, en osant les styles les plus disparates, les couleurs les plus intrépides, pour créer un mélange d’époques et d’influences qui puisse donner l’impression d’une cité intemporelle, construite au hasard du temps, et non l’alignement uniforme et lisse que sont la plupart des villes nouvelles. A Mariva, les architectes avaient créé de toute pièce un unique chaos urbain, où les hautes parois de verre fumé reflètent les mâchicoulis du palais des congrès et les cabanons de pêcheurs en vieux bois qui servent d’échoppes à souvenirs. Mariva était vraiment unique.
D’ailleurs, le nom même de Mariva remonte à ces années glorieuses où les alentours du village s’étaient peuplés de cohorte de grues, de bétonneuses, et d’une armée d’hommes casqués d’orange, de jaune canari ou de bleu vif. Très sagement, la municipalité, misant sur le développement rapide de la station, et pleinement consciente des enjeux de la communication, avait décidé d’abandonner le vieux nom de Monbanzier le Bas, qui certes pouvait fonctionner pour un petit village maritime, mais ne correspondait pas aux ambitions du futur complexe touristique, qui doit évoquer la beauté du lieu et faire, subtilement, rêver le touriste potentiel. Après de longs débats, d’interminables réunions de brainstorming, de commissions de réflexions, et autres consultations locales, un groupe publicitaire avait enfin proposé les trois syllabes idéales, qui emportèrent l’adhésion. Le charmant « Mariva » était né, ce beau vocable qui fait si joli sur les brochures touristiques. On avait déposé le nouveau nom auprès des administrations compétentes, pour pouvoir toucher un copyright si quelqu’un voulait oser nous le copier, et on avait très vite oublié que la fastueuse et moderne Mariva, avec ses rangées de lauriers roses, ses belles tours de ciment qui se dressait comme de fiers géants debouts vers le ciel, ses fameux palmiers en plastique scintillant, avait un jour été Monbazier.
Marie faisait partie du clan des « anciennes », de celles qui vivaient déjà à Monbanzier le Bas, avant Mariva. A l’époque, elle travaillait dans la poissonnerie, ou, principalement, elle était chargée de vider les poissons, de gratter les moules, et de cuire les crevettes. C’était un métier salissant et qui ne correspondait pas aux ambitions de Marie, qui étaient fort grandes. Depuis cette lointaine époque, elle avait fait un bon petit bout de chemin, et sa boutique de maillot de bains était celle qui marchait le mieux de toute la station. Forcément, à l’angle de la rue piétonne et de la plage, on ne pouvait pas rêver meilleur emplacement. Sa boutique côtoyait d’ailleurs les cafés glaciers les plus appréciés de la station, le restaurant le plus élégant, l’Armada, juste à l’angle de l’office du tourisme municipal. Avec le succès professionnel, elle était aussi devenue une femme influente, l’une de ces voix qui comptent dans une petite ville.
Il faut dire que Marie était assez forte en gueule, quand elle avait quelque chose à dire, elle le disait. Ce n’est pas à son age qu’on se laisse faire. Car elle avait sans doute allégrement passé la cinquantaine, même si elle ne l’avouait pas, tout en clamant haut et fort qu’elle n’avait aucun problème avec l’age : c’était une femme qui assumait ses rides, tant que vous ne lui donniez pas plus de 40 ans à peine. Elle riait d’un rire gras, une sorte de grassaillement sonore, quand on lui répondait un nombre flatteur à l’une des toutes premières questions qu’elle posait inévitablement à tout nouvel interlocuteur : « à votre, avis, j’ai quel âge ? » Elle riait, bien sûr, mais ne donnait jamais la vraie réponse, certaine que le doute resterait à son avantage.
Elle avait, surtout, un secret de beauté personnel, que personne n’aurait songé lui copier : le chocolat. Des centaines de sortes de friandises en chocolat, gâteaux, bonbons, pralines, rochers fourrés qu’elle engloutissait, et qui, nonobstant le seul plaisir de leur saveur, entretenaient sa silhouette gironde de mama italienne, et tendait la peau de son visage, aux joues replètes, au cou généreux, au menton arrondi. Elle disait souvent, en avalant une bouchée, « y’a pas mieux contre les rides, le chocolat ». Et c’est vrai qu’elle avait gardé une belle peau de bébé, et que ses bonnes joues luisaient comme deux fesses bien tendres.
Marie était pressée, c’était flagrant pour qui la connaissait : d’habitude, elle s’arrêtait à chaque boutique, à chaque terrasse de restaurant, pour discuter avec une vendeuse, avec le patron, un serveur : elle était une vraie célébrité locale. Mais ce soir était un soir de comité, et le comité, Marie en était la grande prêtresse. Il lui restait mille détails à régler.
Elle arriva chez elle, bibi sur la tête, un peu essoufflée.
Cela faisait des années qu’elle était présidente du comité, et cette réunion, la première de la saison, se devait d’être une réussite. Le plus compliqué, dans ces petits rendez-vous ou seuls les membres du bureau étaient convoqués, était de réussir le plan de table. Une réunion du comité, c’était un peu comme un grand dîner : il ne fallait froisser personne, éviter de faire certains mélanges. A chaque fois, un nouveau casse-tête. D’autant qu’avec l’habitude, elle savait qu’immanquablement, quand elle aurait tout mis au point, le téléphone sonnerait pour lui annoncer qu’un des participants avait un imprévu de dernière minute et ne pourrait pas venir. Bon, la plupart du temps, c’était Marysette, qui a toujours quelque chose, à l’estomac, au dos, aux dents. Mais cela pouvait être le Docteur Bodin, ou Madame Rolande, cela c’était déjà vu. Inévitablement, ce désistement mettait Marie dans une humeur de chien, et ce, juste avant l’arrivée des premiers, qui souvent faisait les frais de sa contrariété.
Marie voulait tout régenter : « on fait bien, ou on ne fait pas ». Elle passait donc la moitié de sa vie à tout faire toute seule, et l’autre moitié à se plaindre auprès des autres du fardeau de sa charge. Mais c’était ainsi, et puis, de toute façon, personne ne faisait assez bien à son goût. Ainsi, par exemple, allait la propreté de sa maison : elle en avait usé, des femmes de ménages, et finissait toujours par les faire craquer, car rien n’était totalement assez parfait à ses yeux. Les détails n’étaient jamais complètement soignés, et si l’on ne nettoie pas bien partout, cela ne sert à rien, la saleté que l’on a laissé se redépose sur le propre. Elle était donc obligée de tout recommencer, ce qui est nettement moins gratifiant, parce que quand on repasse l’aspirateur ou que l’on refait les poussières immédiatement après quelqu’un, on n’a pas la satisfaction de voir le chiffon se couvrir de poussière, l’aspirateur se remplir de moutons. Marie avait donc renoncé à trouver une employée de maison compétente, et en plus de ses obligations professionnelles, du comité, s’activait chaque mardi et vendredi après-midi – à partir de quinze heures trente - à faire briquer l’intérieur de son pavillon de briques roses.




Le Docteur, lui, avait terminé sa consultation plus tôt, pour ne pas risquer d’être en retard. Ursule Bodin était le médecin quasi officiel de presque tous les Monbaziens. Les gens du cru. En effet, malgré l’extension de la station, il n’avait jamais voulu déménager son cabinet. Il aimait ses habitudes, ou, peut-être plus que tout, il était absolument réfractaire à toute forme de changement. Et pourtant, il avait du en subir, des changements, ce bon docteur ! Il faut dire, que, dans le jargon professionnel, le Docteur était un « non-croyant ». Non pas qu’il n’allait pas à l’église, tous les dimanches, écouter le sermon du Père François, non, était « non-croyant » dans le sens qu’il ne croyait pas dans toutes ces nouvelles formes de médecines qui n’avaient de cesse d’éclore chaque jour, comme des boutons sur le visage d’un adolescent. « Si on soigne comme on soigne, et depuis toujours, c’est qu’il y a une bonne raison », aimait-il à professer. Et il se défiait de chaque nouvelle technique. Ainsi, la dernière nouveauté à la mode était la tapothérapie, un massage pseudo kinésithérapeutique, qui par « petit tapotement à l’aide d’un coussinet inspiré de la médecine traditionnelle sud-américaine produisait un fort effet relaxant, très efficace dans les pathologies de migraine chronique, tout en réduisant considérablement l’effet peau d’orange des cuisses à cellulite ». Quelle fumisterie, pensait Ursule Bodin.