Ethel habitait quelque part entre un grand ciel azuréen et une longue langue de prairie verte qui s’étirait au milieu de foisonnantes ondulations de forêt d’un beau vert. Ajoutez à ce paysage des ruisseaux espiègles, quelques beaux tapis de fleurs, bien épais, dans lesquels on aurait envie de s’enfoncer comme dans le plus douillet des édredons, un horizon mouvant de collines rondouillettes qui dessinaient un beau clapotis de vaguelettes rieuses, et un moulin malicieux, qui aimait fredonner les mélodies que lui suggérait son ami le vent.
En fermant les yeux, Ethel pouvait détailler la moindre des couleurs qui composait ce beau tableau ; elle se sentait familière du moindre arbrisseau, du plus petit rocher ; chaque clochette de muguet était pour elle une amie ; les cheveux soyeux de l’herbe folle les tendres compagnons qui caressaient la course insouciante de ses pieds nus. Et elle fermait les yeux, Ethel, égrainant avec un inlassable émerveillement les enchantements de cette nature idéale, qui pour elle était plus qu’un refuge ; ce monde n’était pas son ailleurs, pour elle, le monde était l’ailleurs ; l’absurde réalité le vilain rêve de nuits agitées où le rêve est la vie et la vie n’est qu’un rêve. Car parfois il faut se résoudre à ouvrir les yeux, ces yeux qui trahissent l’esprit et imposent les images dont on ne veut pas, transportent, en un battement de cil, là où il n’y a pas de ruisseaux, ni de moulin, ni de tapis de fleurs, les pas d’Ethel frappaient le béton, ses pieds étaient prisonniers de chaussures trop neuves et qui lui faisaient un peu mal. Dans le monde des rêves où il fait gris, la logique est absente et un rythme absurde dicte des enchaînements improbables, des mouvements dont l’esprit n’est plus responsable, des paroles que l’on ne pense pas, des agissements mécaniques qui ne sont pas les nôtres. Les pas d’Ethel frappaient le béton sans que son cerveau n’ait rien commandé à ses jambes, ils semblaient suivre leur logique, conduisant Ethel vers une destination programmée, qu’elle semblait subir inconsciente. Elle arrivait à son travail, horizon de verre sur prairie de moquette grise, sans réaliser avoir parcouru ce chemin qu’elle empruntait pourtant tous les matins, comme si elle avait été télé portée d’un endroit à l’autre. Parfois, elle essayait de se souvenir être passée par la rue Merlot, où elle avait certainement vu la boutique de porcelaine, et le petit traiteur qui faisait de si jolis pâtés en brioches. Elle avait bien dû aussi traverser le carrefour de la rue Fraget, qui est si dangereux, et où l’on attend toujours longtemps la bonne couleur du feu, après le rouge vient le vert. Et elle se disait que le soir même, elle s’obligerait à faire attention à tout cela, quand elle devrait faire le même trajet à rebours, mais souvent, le soir venu, elle n’y pensait plus, et se retrouvait chez elle, sans même avoir eu l’impression de décadenasser les deux verrous de sa porte d’entrée. Ces rêves étaient décidément bien curieux. Dans sa vallée où il fait toujours beau, elle contrôlait chaque chose, et chaque chose était faite à son image, la terre était belle et nourricière, elle la protégeait et la réchauffait, elle était la vie et cette vie était une harmonie des sens et des pensées. Là, Ethel était bien.
Mais Ethel avait toujours été une princesse malheureuse. Une enfance ballottée de maison en foyer, d’élans d’amours filiaux vite éteints en nouvelles rencontres, de chagrins en déceptions, et les espoirs de la petite fille avaient été balayés par les coups du sort, les allers-retours entre sa famille qui ne l’aimait pas, et des familles qui auraient peut-être pu l’aimer si on ne leur avait pas demandé de ne surtout pas s’attacher. Une enfance en pointillé, vivant dans le provisoire, la continuelle peur du changement, cette crainte du lendemain qui bientôt fait place à un fatalisme qui s’accorde mal avec la jeunesse ; trop entourée peut-être, Ethel devait se construire toute seule, se plonger dans l’abstrait, et l’imaginaire où tout enfant se réfugie n’était pas pour elle un simple jeu mais une nécessité impérieuse. Pourtant, malgré la vie, jamais elle n’avait été une enfant triste, réservée peut-être, mais bien gentille, plaisante et aimable, une enfant facile dont on a plaisir à s’occuper, qui ne fait pas de caprice et ne recherche jamais la querelle, c’est dommage qu’elle doive partir, on l’aurait bien gardé chez nous encore un peu. Il ne lui aurait manqué que d’être jolie, car sans être laide, c’était une enfant banale, aux traits sans défauts mais sans vraies qualités. A la détailler, sans doute aurait-on dit qu’elle avait le front un peu trop haut, les lèvres trop minces, et ses yeux, quoique bleu, étaient d’un éclat assez ordinaire, et sans doute trop petits pour faire rayonner son visage allongé, au teint légèrement maladif. Discrète de caractère comme d’aspect, Ethel était une enfant qui ne se faisait pas remarquer, et que l’on ne remarquait pas.




La boîte aux lettres débordait tellement qu’elle risquait d’étouffer sous la charge des prospectus publicitaires colorés, Ethel oubliait souvent de la vider, et ce soir là, il était vraiment temps. On l’entendit presque pousser un soupir de soulagement. Dans le tas, il y avait bien quelques lettres, mais c’étaient de ces enveloppes sans timbre qui annoncent un triste contenu ; de temps en temps, Ethel sortait son carnet de chèques du premier tiroir de la commande en pin lazuré, et s’occupait de régler les factures, comme on distribuerait des étrennes, il fallait régler le monsieur de la lumière, celui du téléphone, les gens du chauffage, toutes ces personnes qui avaient l’obligeance de lui écrire pour lui dire combien ils désiraient en règlement de leurs nombreux services. Ethel savait évidemment que les choses étaient moins simplistes ni poétiques, mais elle s’accommodait toujours mal d’une froide simplicité, dans son monde où les près sont toujours verts, les factures n’existent pas, et il fallait faire quelques efforts pour faire cohabiter le vrai et le rêve, Ethel ne manquait jamais d’imagination, pour adapter les bizarreries des rêves-aux-yeux-ouverts à la jolie réalité de son univers.