C’était le plus fabuleux des bouquets, une incroyable symphonie de couleurs qui osait les alliances les plus audacieuses de teintes vives, où se mêlaient d’opulentes renoncules, de délicats freesias parfumés, de belles anémones, de merveilleuses jacinthes véroniques, de charmants héliconias oranges intenses, de malicieux santinis jaunes, des hypericums, des iris azuréens, des lys immaculés, des tulipes du rouge le plus éclatants, des branches de marguerites champêtres, et de merveilleuses roses multicolores. Il y avait là-dedans assez de fleurs pour créer dix bouquets élégants, mais lui avait voulu cet ensemble improbable, une composition unique, à la hauteur de la fulgurance de leur passion : aussi subite que gigantesque ; et à ses pieds, il voulait livrer toutes les fleurs du monde. Devant ce miracle, elle fut stupéfaite, il était fou, jamais elle n’avait rien vu d’aussi beau. Evidemment, il n’y avait pas de vases assez grand chez elle pour accueillir l’impossible brassée de parfums, elle ne trouva qu’un stupide seau en plastique qu’elle maquilla d’un linge blanc, dont elle fit un drapé, mais cela importait peu, avec un tel contenu, le contenant ne comptait pas. Fou, tu es fou, c’est magnifique, non, pas aussi beau que toi, oui, je suis fou, c’est de toi dont je suis fou. Paroles sucrées, saveurs de l’amour, regards passion, baisers torrides. Ils avaient presque arraché leurs vêtements, et, sous le bouquet, ils se sont aimés pendant des heures. Plus rien n’existait que leurs deux corps enlacés, que leurs lèvres avides de baisers, qui avaient soif de l’autre, lys immaculés et pétales de roses. Et ils voulurent s’endormir comme çà, là où ils s’étaient donnés l’un à l’autre, sur le tapis du petit salon, sous le beau bouquet. A un moment, dans la nuit, elle fut parcourue d’un léger frisson, dans ses bras, nus tous les deux, sur le tapis, tu as un peu froid ? Oui. Et il se leva, attentionné, pour aller chercher la couette, dans la chambre, juste à côté, il est si prévenant, mais même les quelques secondes où elle du se séparer de ses bras, elle regretta. Quelques secondes, c’est trop encore. Je voudrais qu’il m’étreigne comme cela pour toujours. La couette était douce et chaude, comme lui, et son visage râpait un peu d’une barbe naissante, oui, rester ainsi enlacés pour l’éternité, le bouquet qui les protège.
Le matin, quand elle se réveilla, il avait fait le café, le salon embaumait de l’odeur corsée, quand elle ouvrit les yeux, il sourit, et lui apporta un bol. Que c’était bon. Reste, aujourd’hui. Je dois bien aller au travail, et toi aussi. Appelle, dis que tu es malade, prends ta journée ; ce soir, ce soir, on se voit ce soir.
Vert tendre et myriades de petits boutons.
En rentrant, elle se laissa surprendre par la fabuleuse gerbe florale qui trônait sur la table, au milieu du salon, comme si elle l’a oublié, le bouquet était plus beau encore. Et c’était certainement vrai, les roses s’étaient ouvertes, et les freesias, et les renoncules. Ce bouquet lui ressemblait tellement, fou, passionné, à sa merveilleuse démesure. C’est tout lui, tout lui. Ranger la pièce, la couette que l’on a laissé là, ce matin, douce couette, et les bols, le café qu’il a fait pour moi, je ne boirai plus jamais mon café seule, il sera là, il est là. Je vais mettre cette petite robe rouge qu’il aime tant. M’attacher les cheveux, peut-être. Et puis non. Il est bientôt six heures, il ne va pas tarder. Dring ! C’est lui ! Elle se retint un peu pour ne pas courir à la porte, l’ouvrit doucement. Son sourire. Comment tu vas, toi ? Sur le palier, embrassades, câlins, des retrouvailles comme si l’on avait été séparés plusieurs siècles. Non, pas ici. Allons dans la chambre, on sera plus confortables. Passent devant le bouquet, il est plus beau encore.
Après l’amour, ils se sont levés, elle n’a rien eu le temps de préparer à manger, mais elle fera un bon dîner pour demain, tu vas voir, je fais très bien la cuisine. Il bat les œufs en omelette, il fait çà très bien, il est très sexy, comme çà, en caleçon, devant les fourneaux. Elle avait toujours rêvé d’un homme qui cuisine. Juste une omelette, à deux, sous le beau bouquet. Rien ne saurait être meilleur.
Dormir dans les bras l’un de l’autre, la chambre si petite est devenue aussi grande que l’univers tout entier, autour du lit, l’espace, l’infini, ses bras si doux, ses bas si forts, il n’existe rien de plus doux, rien de plus fort. Tendresse.
Au matin, la bonne odeur du café, qui la réveille. Elle a les cheveux défaits, elle n’est pas maquillée ; elle ne s’est jamais sentie si belle.
En rentrant, elle déposa les sacs sur la table, sous le beau bouquet. Tout pour préparer un délicieux repas. Il arriverait dans deux heures, je dois m’activer. Elle était joyeuse, première fois que faire la cuisine lui procure un tel plaisir. L’amour, cela doit être çà. Donner de la saveur aux choses les plus fades. Corolles de pétales qui s’écartent pour mieux saisir le soleil.
« C’était délicieux – attends, tu n’as pas encore vu le dessert – et si on le prenait dans la chambre, le dessert ». Amour, amour, çà doit être çà.
Ce matin, il ne s’est pas réveillé. Elle était heureuse de pouvoir lui préparer son café, elle sait combien il est bon, ce café. Sourire, en découvrant la table qu’ils n’ont pas desservie, la casserole qui avait un peu attaché. Je vais aussi changer l’eau du bouquet. Les premières branches de freesias ont flétries, je vais les retirer, il sera encore plus beau, mon bouquet. Les roses n’ont jamais encore été aussi belles, les blanches sont les plus parfumées. Et la bonne odeur du café, dans le salon. « Tu aurais du me réveiller – tu es si beau, quand tu dors, tu étais si paisible, je n’ai pas osé – viens ici, toi. » Bonheur. L’avoir à mes côtés, près de moi, rien qu’à moi. Baisers.
Deux heures qu’elle était rentrée. Il n’allait pas tarder. Les minutes sont longues, les secondes des éternités. Sur la commode, l’horloge de la grand-mère fait tic tac. Attente. Qu’est-ce qu’il fait ? D’habitude, il n’est jamais en retard. Les iris font la gueule. Tic tac. Dring. Qu’est-ce qu’il s’est passé, désolé, j’ai été retenu au boulot, une réunion qui n’en finissait, je ne pouvais même pas sortir pour te prévenir, ce n’est pas grave, l’important c’est que tu sois là.
Vendredi, match de foot, elle déteste çà. Mais avec lui, même le foot, c’est bien, ses yeux qui suivent la balle, on dirait un enfant. Elle a jeté les iris, et les derniers freesias. Il a apporté une pizza, comme çà, elle n’a rien à faire. Ils ont mis le bouquet dans la chambre, il est trop grand, il gène pour voir la télé. Demain, c’est le week-end, enfin, deux jours rien qu’à eux. Il lui a promit qu’ils ne feraient rien que rester sous la couette. Elle et lui, ses bras doux, ses bras forts, enlacés deux jours entiers, c’est chaud, c’est bon. Voyage complices, exploration, elle veut connaître chaque détail de son corps, et se donne à lui toute entière, il n’y a plus de tabous, plaisirs et caresses. Il est midi, tu ne m’as même pas préparé un café, un café, non, tu te rends compte, il faudrait se lever. Sous la couette, ils sont isolés du monde, à milles lieux de tous, la cafetière est aux antipodes. La couette est un merveilleux asile, un refuge, une cage dorée. Prisonnière de ses bras. Amour, amour.
Envie de sortir, aller n’importe où, se montrer au monde, s’embrasser dans la rue, faire des jaloux, parler, rire, vivre ; à quoi bon, on n’est pas bien, sous la couette ?
Face à eux, le beau bouquet, une tulipe n’a plus de pétales, les autres tombent. Les couleurs s’estompent, les contrastes moins vifs, comme cela, il est presque plus beau. Je vais changer l’eau, non, reste avec moi, il faut que je change l’eau de mon bouquet, je suis inquiète, je ne l’ai pas fait hier, les fleurs vont mourir. Embrasse-moi d’abord. Non. Sur la commode, l’horloge fait tic-tac, et si on allait au restaurant, ce soir ? Amour, amour, emmène-moi au restaurant, je mange au restaurant tous les midis, je vais avoir l’impression d’être au boulot.
Enlever le feuillage inutile, tailler les queues de fleurs en biseau, il rentre parfaitement dans ce vase, c’est un vase en cristal que m’a donné ma mère, qu’il est beau, là-dedans, mon bouquet.
Et si on installait la télé dans la chambre ? On pourrait la regarder dans les bras, enlacés. Amour, amour. Demain, c’est lundi, il faut profiter, je ne veux que toi, que toi. Dans la petite chambre, si on pouvait rester ainsi à jamais...
En rentrant, elle trouva la maison toute vide. Bien sûr, qu’elle l’était. Depuis cinq ans, elle vit toute seule, mais tout a changé depuis lui. Sauf ce soir, ce soir il a un dîner avec des collègues, ce soir, il ne viendra pas, elle aura beau le guetter. Cela va finir tard, ce n’est pas grave, vient quand même. Il ne voulait pas la réveiller au milieu de lui, mais, elle, elle aurait préférée. Réveille moi, réveille-moi, tu ne me réveilleras pas, je ne dormirais pas. Toute seule. Mais dans le salon, il y a quand même le bouquet, qui sème des pétales de roses sur la table. C’est tout lui, ce bouquet. Amour, amour. Il ne me l’a pas dit, je voudrais l’entendre de sa bouche. Moi, je lui ai dit. Tic tac.
Le matin, le café n’a pas de goût, elle le boit machinalement, par la fenêtre, le ciel est gris, la météo a annoncé une journée froide. Elle avait ressorti son manteau du placard, que c’est triste, se préparer toute seule, comme si elle n’avait pas fait cela pendant des années. Ce soir, il sera là.
Elle est rentrée, mais n’a pas tout de suite vu le message qui faisait clignoté son répondeur. Amour, amour, qu’est-ce que tu fais ? Tic tac, sur la commode, les derniers pétales, en corolle, sur la table, autour du vase en cristal. Biiip. C’est moi. Désolé de te dire çà sur un répondeur… Oh, amour, amour, qu’est-ce que tu me fais ? … Je vais mettre le bouquet dans un sac en plastique, pour ne pas semer de pétales en le portant au vide ordures.




« Mon père, j’ai fauté. - Vous repentez-vous, mon enfant ? - Oui, mon père, je me repens. -Vous direz cinq Pater et dix Ave. Allez en paix, mon enfant. »
Cà y est, je vis.