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Lundi 16 janvier 2006
(lire le précédent épisiode)

Non, Lucie ne pouvait pas avoir raison. Marianne se répétait à l’infini la conversation qu’elle venait d’avoir avec son amie. Lucie avait suivi Romain des heures sous la pluie, errant au hasard des rues. Et puis, il s’était retourné. Violemment. Avait empoigné Lucie avec une telle fermeté qu’il avait manqué de lui briser les os de la main. « Pourquoi me suivez-vous ? Partez ! Partez ! ». Il avait crié tellement fort que Lucie n’avait pas arrêté de courir avant de s’être enfermée chez elle.

Les idées contradictoires se bousculaient dans sa tête. Après tout, ce que lui avait raconté Lucie ne prouvait rien, absolument rien. Elle n’avait pas le droit de suivre Romain ainsi. Beaucoup de personnes auraient réagi brutalement. Mais que savait-elle au juste de lui ? Elle n’avait pas le moindre début de piste de qui il était. Romain, c’était le silence, et les caresses ; ils ne dialoguaient jamais qu’en faisant l’amour.

 

Marianne était au paroxysme de l’angoisse quand Paul dégringola de l’étage supérieur, certainement plus pour venir grignoter un bout de soirée hors de chez ses parents que pour recevoir un nouveau cours de français ou d'histoire. Le gamin la trouva toute vacillante. « On dirait que vous venez de voir un fantôme. » Elle ne s’encombra même pas de ses précautions habituelles pour interroger son jeune visiteur sur Romain. Elle lui fit part de ses inquiétudes, on ne sait rien de lui, c’est peut-être un fou dangereux, un maniaque, un criminel. Ces hypothèses alarmistes firent rirent l’adolescent aux éclats. « Un criminel, lui, non, certainement pas. Je le trouve même plutôt cool. – Tu es sûr ? Comment peux-tu savoir ? – Bah, les maniaques, çà me connaît – Ah ton age, qu’est-ce que tu connais ? – Eh, je ne suis plus un gamin, je connais la vie. – Paul, excuse moi de te dire çà, mais tu n’as que quinze ans. – justement ! Je suis un homme. – Paul …tu crois vraiment qu’il n’est pas dangereux ? »

Elle était complètement troublée et se posait mille questions. D’un côté, elle entendait la voix de Lucie, inquiétante, de l’autre, celle de Paul, rassurante – et sans arrêt sa conviction, pendulaire, oscillait selon ce mouvement de balancier ; elle n’arrivait plus à faire la part des choses, comme si elle n’avait plus de jugement, d’instinct, d’intuition.

Quelques heures plus tard, Romain franchissait à nouveau la palier de l’appartement de Marianne, qui avait pris l’habitude, depuis quelques soirs, de laisser sa porte d’entrée entrouverte. Elle n’avait pas le courage de l’interroger. Encore une fois, le silence était le plus fort. Il s’approcha d’elle, et commença à lui déboutonner le chemisier. Elle se sentit trembler à ce contact, et, instinctivement, recula. Il la regarda d’un air étonné, et ses deux yeux irréels la fixèrent ainsi de longues secondes.

Marianne grelottait de frissons nerveux. Il s’en était rendu compte, et il fut plus aimant que jamais. Il commença par lui faire de petits baisers dans le cou, remontant lentement de la nuque vers le bas de son visage ; sa bouche était douce, et ce contact délicat semblait effrayer Marianne plus encore. Elle n’osait pas le repousser, mais elle vivait ces caresses comme des agressions, et ce que son corps acceptait, ses pensées le repoussait avec dégoût. Elle n’était plus la complice de ces jeux amoureux, mais une victime résignée, qui avait simplement renoncé à se débattre. Elle avait fermé les yeux, pendant qu’il continuait à l’embrasser, mais même les yeux clos, elle sentait le regard si pénétrant de Romain posé sur elle. Puis, d’un coup, plus rien. Elle rouvrit prudemment ses paupières. Il était sorti chercher quelque chose chez lui. Une minute à peine, et il revenait, une grosse corde à la main. Un spasme de terreur la parcourut.

Bien que chancelante, elle se laissa attacher au lit, d’abord les deux poignets, d’un geste sûr, puis les deux pieds. Ce n’était sans doute qu’un nouveau jeu érotique. Les mains de Romain étaient chaudes, précises, méticuleuses. Il avait l’air d’un ange, sous la lumière artificielle du lustre, sa chevelure ondulée scintillait d’éclats blonds et roux. A cet instant, elle se rendit compte qu’elle n’avait qu’un seul désir, sentir sa bouche, goûter la douceur de ses baisers, lui appartenir encore une fois… On dit qu’accepter une chose, c’est renoncer à une autre, et elle était prête à renoncer. Le désir de l’étreinte de Romain était plus fort que toute autre volonté. Etre à lui, offerte, entièrement, sans pudeur, sans regret. Jamais elle ne connaîtrait rien de plus fort. En continuant à l’embrasser, partout sur le corps, il la pénétra, puis, presque en même temps, lui couvrit le visage de ses mains, ses belles mains si généreuses, si tendres, si cruelles. Marianne n’avait même plus la force de souffler, alors que montait le plaisir de la mélopée brutale de son corps dans le sien. Ses mains, ses mains ! Le plaisir était insupportable, elle était sous sa loi, et ne pouvait même pas se débattre. Ses mains, ses mains ! Impossible d’hurler. Au comble de l’extase et de la frayeur, l’instant suprême dura à peine un seconde, l’éternité de la jouissance et de l’horreur ; les lèvres de Marianne semblaient sourire et ses yeux étaient révulsés d’effroi. Plus un souffle, pas même un râle.

Il se retira doucement, et devant son corps inanimé, il dit à voix haute « tu poses trop de questions ».


Dans un sens, malgré les perturbations que l’affaire avait causées dans l’immeuble, le concierge était ravi, car il avait maintenant un sujet de conversation intarissable, une tragédie qu’il pourrait répandre à l’infini, aux oreilles des innombrables victimes de ses babillages. Paul rata son brevet des collèges, mais fut rassuré le fait que, oui, les tâches de rousseur plaisent aux filles.

Lucie avait beaucoup pleuré à l’enterrement, puis, elle avait fini par se remettre. On guérit de tout.

Quelques mois plus tard, par un samedi ensoleillé, elle fut tirée de chez elle par un vacarme assoudissant sur son pallier. C’était un serrurier, qui à grand renfort de perceuse, bricolait la porte qui faisait face à celle de son appartement. « Prudent, lui dit-il, votre nouveau voisin, il m’a commandé trois verrous ». Justement, le fameux voisin arrivait sur ces entrefaites. Elle frémit en le voyant. Il était incroyablement beau, avec son corps d’athlète grec, le jean qui le moulait un peu faisait ressortir une paire de fesses musclées. Des yeux incroyables, un visage d’acteur américain. Et Lucie se sentit tout à fait fondre quand il lui décrocha un de ses merveilleux sourires, un sourire à se damner.

Par Frederic est fou - Publié dans : Fictions, songes et nouvelles
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