Il la regardait dans les yeux, de ces yeux incroyables, impénétrables, pleins de mystères, et elle se
sentait sur le point de défaillir. Il s’approcha d’elle, tandis qu’à chacun de ses mouvements, elle reculait. D’un geste soudain, son bras jaillit autour de sa taille, et elle se retrouva plaquée
contre le torse solide de Romain. Elle ne pensait qu’à son cœur qui battait la chamade, et dont il allait percevoir les vibrations incontrôlées. Si ses yeux avaient la profondeur de la mer, ses
lèvres étaient une invitation à l’ivresse. Elle renonça immédiatement à l’idée de se débattre, se livrant toute entière, consentante. Il se pencha lentement, d’un mouvement qui lui sembla plus
long qu’une éternité. D’abord, leurs joues se frôlèrent, un frisson qui lui faisait l’effet de milles infimes décharges électriques, et puis, elle sentit son souffle contre sa bouche, un léger
soupir dont elle voulait se saouler. Enfin elle pu goûter la moiteur tendre de cette paire de lèvres désirables, ressentir ce corps chaud contre le sien, faiblir entre ces deux bras forts qui
l’écrasait de leur douce étreinte. Elle se laissa coucher à même le sol, sur le tapis. Ivresse de l’abandon. Petit cri de douleur. Elle était toute à lui. Ondulations gracieuses de son corps sur
le sien, sueur qui perle sur son front ; violente extase.
Elle l’avait laissé faire, sans rien lui demander, et il était reparti comme il était entré, en silence. Après son départ, elle resta couchée ainsi, sur le sol, à même le tapis. Ils n’avaient même pas pris le soin de fermer la porte, et elle était encore entrouverte – quiconque serait passé sur le palier les auraient trouvés ainsi. A cette heure, il ne passe jamais personne. Quand enfin, elle se releva, elle passa devant le miroir de l’entrée, qui lui projetait maintenant un reflet bien différent. Si son corps était inchangé, si elle pouvait en reconnaître chaque détail, elle avait pourtant l’impression de se regarder pour la première fois. Et en se regardant ainsi, enfin, elle se trouvait presque belle. Mais c’était plus encore, quelque chose d’intérieur. Elle se sentait si belle.
Il est partit en silence, il n’a rien dit, pas un mot. Il ne va peut-être jamais revenir.
Le soir suivant, il fut un peu plus violent. Ses muscles saillaient sous l’effort, et le rythme effréné de ses élans procurait des plaisirs nouveaux, dont elle n’avait pas conscience, comme s’il lui révélait son propre corps. Il investit mêmes les abîmes inexplorés, lui fit découvrir des sensations vertigineuses, le plaisir des sens, la volupté de l’abdication complète de tous ses tabous, de sa pudeur, de sa peur de paraître nue, devant lui. Il était violent, mais doux à la fois, une douceur qui lui autorisait toutes les audaces, des gestes qui étaient des ordres, mais des ordres plein de tendresse, et elle était prête à tout lui céder, elle voulait être à lui, absolument, devenir sa chose, s’oublier en lui, parce qu’il était le magicien qui assurait sa métamorphose. Il semblait n’y avoir de limite à son invention, il était Priape, il était Eros ; son corps commandait et ses yeux l’inondaient de flammes d’amour. Au moment de l’extase, il aurait voulu lui prendre sa vie, qu’elle lui aurait cédée volontiers.
Les nuits qu’elles passaient avec lui avaient tout bouleversé. A la bibliothèque, songeuse, elle s’envolait parfois en pensée vers ces vertiges du plaisir. Elle le voyait, nu devant elle, son corps parfait, sa bouche entrouverte, et sa virilité triomphante qui était la source de délices insensés. Souvent, un lecteur venait la tirer brutalement de sa rêverie, et l’éphèbe faisait place à un quelconque adolescent boutonneux.
Le plus étrange était qu’elle continuait à le croiser, en rentrant du travail, alors qu’il quittait son appartement. Et rien dans ce rituel n’avait changé, comme s’ils étaient deux voisins ordinaires, qui se croisaient en silence. Tout était bouleversé, mais tout restait pareil. Il sortait, le soir, vers une destination inconnue, et il rentrait à dix heures. Mais à dix heures, au lieu de s’enfermer directement chez lui, Romain passait chez Marianne. Tout restait pareil, mais tout était bouleversé.
Le téléphone se mit à sonner à peine Marianne était entrée. C’était Lucie, la voix un peu inquiète : « Ou diable étais-tu ? J’ai passé la journée à tenter de te joindre à la bibliothèque. – J’étais aux archives, l’inventaire annuel, avec le conservateur. Qu’est-ce qui t’arrive de si urgent ? – Tu ne vas pas me croire. Cette histoire, ce type, ton voisin. Cà m’a turlupiné pendant deux jours, après que tu m’en aies parlé. Et bien figure-toi qu’hier soir, je suis venue devant chez toi pour l’attendre… et je l’ai suivi ! – Tu as fait quoi ? Tu es folle ! – attends, tu ne sais pas le plus dingue… ».
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