En dehors des visites de Paul, Marianne recevait Lucie. Lucie était un peu le contraire extraverti de Marianne. Les deux femmes s’était connues dès la petite école, et étaient restées les meilleures amies du monde, deux pôles, la brune et la blonde, la sage et la délurée. Lucie était une jeune femme ravissante. On s’étonnait toujours de la voir avec sa triste amie, car il amusant de voir combien les rapprochements amicaux se basent, aussi, sur des ressemblances physiques. Lucie, très soucieuse de sa propre vie amoureuse, se mêlait aussi constamment de celle de Marianne, car elle savait que si son amie n’était pas un premier prix de beauté, elle avait mille qualités qui faisait d’elle une épouse idéale. N’était-elle pas très intelligente, ne gagnait-elle pas correctement sa vie ? Ne vivait-elle pas dans un charmant petit appartement, meublé avec beaucoup de goût ? Et elle se lamentait pour deux : « ici, à Morangis, les hommes sont tous des nuls. De vrais minables. Il faudrait pouvoir chercher ailleurs. D’ailleurs, ici, tous les mecs potables sont mariés. »
Marianne hésitait depuis longtemps à parler de Romain à Lucie, par ce
qu’elle savait qu’ensuite, son amie ne la lâcherait pas. Ce soir là, pourtant, elle craqua ; peut-être parce qu’une heure à peine plus tôt, en croisant Romain, au pied de l’escalier – elle
était arrivée avec un peu de retard –, elle avait cru le voir sourire. Ses belles lèvres avaient légèrement plissés, sans doute n’avait-ce été qu’un tic, mais peut-être était-ce pour elle, un
sourire pour tous ces soirs, où, de la façon la plus anodine, ils se croisaient, sans échanger un mot.
La nouvelle eut l’effet escompté sur Lucie. Elle était aussi excitée que lorsqu’elle mijotait une plaisanterie d’enfant, qu’en général elle faisait réaliser par Marianne, trop gentille pour ne pas accepter. « Et si je frappais à sa porte - tu n’y penses pas, Lucie, d’abord, il n’est pas chez lui – comment tu sais qu’il n’est pas chez lui ? – je l’ai vu sortir – ah, çà, on ne me la fait pas, alors comme çà, tu le surveilles, ce beau voisin ? – pas du tout, je l’ai juste croisé par hasard – mince, j’aurais bien vouloir voir sa tête – il va certainement rentrer tout à l’heure, en général, il rentre vers dix heures… »
Marianne s’interrompit brutalement, mais déjà elle en avait trop dit. Après cela, Lucie devait la passer à la question, jusqu’à ce qu’obtenir des aveux détaillés de la petite activité de surveillance qu ‘elle livrait depuis des semaines. Immédiatement, Lucie échafauda des théories. « C’est curieux. Il ne travaille donc pas ? Et personne ne sait rien sur lui… – Il va peut-être travailler, quand il sort, en fin de journée – tu parles, çà ne fais même pas un mi-temps, et puis çà ce saurait. D’où il vient, au fait, ce Romain ? – je ne sais pas, jusqu’il n’est pas de Morangis, et qu’il s’est installé dans l’immeuble l’été dernier. D’après le concierge, il ne reçoit quasiment jamais de courrier, à part les factures habituelles. – c’est bien louche, cette histoire, si çà ce trouve, ton mec, c’est un maniaque, où un prisonnier en cavale. – tu dis n’importe quoi… - en tout cas, à dix heures, tu ne m’empêcheras pas de sortir pour lui parler. »
Malgré les protestations de Marianne, à l’heure dite, quand le parquet de l’escalier se mit à craquer, Lucie déboula hors de l’appartement, pour se poster sur le pallier. Elle avait laissé la porte ouverte derrière elle, et faisait mine de dire au revoir à son amie, qui la regardait terrorisée. Trois marches, deux, une, Romain était face à elles, clés à la main. « Bonsoir… », risqua timidement Lucie, qui d’un coup avait perdu de sa superbe. Comme au ralenti, le voisin se tourna vers elle, puis vers Marianne, qui n’avait pas franchit l’entrebâillure de la porte. Et cette fois, il lui décocha un vrai, franc, splendide sourire. Puis il fit trembler ses trois verrous, et rentra chez lui. Lucie attendit qu’il n’y ait plus de mouvement pour donner son rapport à Marianne, d’une voix basse de conspiratrice : « ma chère, je suis verte de jalousie. Le plus beau mec de la ville, et il habite l’appartement en face de chez toi ! ».
La nuit qui suivit, les rêves de Marianne lui semblèrent encore un peu plus réels. Romain, son bel inconnu, lui souriait. Il avait deux belles rangées de belles dents, bien larges, éclatantes, qui chahutaient un peu, ce qui les rendait plus charmantes encore. Elle s’imaginait sa langue explorant cet alignement irrégulier de créneaux émaillés, le goût salé de sa salive qui se mêlait au sucré de ses lèvres. Elle s’abandonna aux voluptés de l’obscurité.
Une fois de plus, elle pressait le pas pour le croiser, tout en s’en voulant de continuer à agir ainsi. En arrivant, l’escalier était désert, ainsi que son pallier. Elle jeta un coup d’œil à sa montre, qui lui indiquait pourtant l’horaire habituel. Ne sachant pas s’il était déjà sorti où s’il n’allait pas tarder à le faire, elle usa du petit stratagème qu’elle employait dans cette situation, et descendit lentement vers la boîte aux lettres. Elle avait pris l’habitude de ralentir l’ouverture de cette boîte, qui lui offrait le prétexte de traîner quelques précieuses minutes supplémentaires dans le hall de l’immeuble, quelques minutes, c’était souvent suffisant pour le voir. Hélas, elle avait beau décomposer le mouvement à l’extrême, le gros trousseau de clés ne tintait pas et l’escalier ne craquait pas ; il n’allait pas paraître. J’ai dû le rater, pensa-t-elle à contrecœur, se disant que cette petite déception allait gâcher sa soirée. On était un mardi, d’ici une demi-heure à peine, Paul viendrait pour sa leçon, il la trouverait, sans aucune raison, d’humeur massacrante.
Mais Paul avait du talent pour la faire rire, cette fois, il était venu avec un sens interdit, qu’il avait dû voler avec sa bande de copains. « C’est pour mettre devant la
loge du gardien ! » La leçon fut joyeuse, et Paul, comme souvent, resta pour dîner, et mangeant deux parts de tarte. Il ne l’avait pas quitté depuis longtemps que le grincement du bois
des marches la mit à l’arrêt, respiration coupée, immobile, au milieu de la pièce.
Dix heures. Cela ne pouvait être que lui. Mais elle n’entendait pas le joyeux carillon de ses clés, qu’il avait normalement en main dès le hall d’entrée. Elle n’osait pas s’approcher de sa porte, le vieux parquet grince, et elle était trop loin pour arriver à temps, tout en gardant une démarche prudente, au judas. Le bruit des pas se rapprochait, les dernières marches, il est sur le pallier. Il va sortir son trousseau. Non. Curieux. Les pas se rapprochent encore. On frappe à la porte ! Elle était comme tétanisée, l’impression que son cœur allait s’arrêter. On frappa a nouveau. Elle prit une grande respiration, et s’avança vers la porte. Et ouvrit. C’était lui.