Le vent d’hiver hurlait entre les bâtiments gris du centre administratif, et elle eut l’impression de s’engouffrer droit dans une tempête. Elle fut saisie par le froid piquant. D’un geste presque inconscient, elle releva le col de son manteau, et pressa le pas, faisant claquer énergiquement les larges talons de ses chaussures un peu lourdes. Comme chaque soir, passé six heures, Marianne sortait de la bibliothèque municipale, où elle travaillait depuis presque cinq ans. Elle paraissait étriquée dans ce manteau de laine bleu-vert, serré à la taille par une grosse ceinture du même tissu. Son court carré brun était caché sous un petit bibi noisette, et, sur son nez trop long, rougi par le froid, trônait une paire de lunettes étroites qui lui donnait des allures de vieille institutrice. Pourtant, elle avait à peine trente ans, Marianne, mais ses airs sérieux, et son visage anguleux lui valaient toujours d’être accueillie par des « madame » sans appel ; on lui en donnait certainement dix de plus. Il faut dire qu’elle avait été, durant son enfance, une petite fille complexée, d’abord trop ronde, puis trop maigre, un corps tout en longueur, et sans ces formes qui rassurent les jeunes adolescences, leur faisant prendre conscience de leur naissante féminité. Aussi, elle n’avait pas le goût à s’occuper d’elle, où à prendre le soin de s’habiller. D’ailleurs, elle détestait les magasins et n’achetait des vêtements que par correspondance, car l’idée même d’une cabine d’essayage lui était insupportable.
La tête baissée, bibi face au vent, elle avançait en soufflant de petits nuages de fumée blanche. Ces derniers jours, elle était particulièrement pressée de rentrer chez elle. Car tous les soirs, à la même heure, au moment où elle rentrait, si elle n’avait pas traîné en route, il était là, sur son palier, à fermer les trois verrous de son appartement, à grand renfort de claquements de son énorme trousseau de clés. Romain. Elle connaissait son prénom par le concierge, impénitent bavard dont il était facile d’obtenir des renseignements, avide qu’il était de vous tenir la jambe avec mille fadaises. Romain, il s’appelait Romain. Elle ne savait quasiment que cela de lui, un prénom, mais qui suffisait à lui faire venir des frissons.
Une après-midi, elle l’avait entendu, ce prénom, dans la salle de lecture de sa bibliothèque, prononcé plus fort qu’il ne convient en ces lieux studieux, et par une voix de femme. « Romain ! ». Son cœur s’était accéléré, elle s’était retournée vivement dans la direction de l’appel. C’était une jeune fille, probablement une lycéenne, qui ne faisait rien d’autre que d’interpeller un camarade de classe, assis quelques tables plus loin. Les palpitations anormales de son pouls lui avait ce jour là révélée sa folle passion.
Car même pour le concierge, qui aimait tant être informé de tout, Romain était un mystère. D’abord parce qu’il ne parlait pas, jamais, à personne. Ensuite, parce qu’il passait le plus clair de ses journées enfermé chez lui, derrière les trois gros verrous qu’il avait fait ajouter à sa porte. Il ne sortait jamais, sauf le soir, au moment où Marianne rentrait. A ce moment, elle pouvait, innocemment, le croiser, et tenter d’attraper au vol un morceau de l’éclat de sa paire d’yeux limpides, deux merveilleux yeux aux reflets smaragdins. Il s’appelait Romain, mais il était plus beau qu’un marbre de dieu grec, un visage carré et harmonieux, des cheveux châtains qui ondulait en grosses boucles et tressaient des couronnes autour de son front clair, un nez qui filait droit comme une flèche, une bouche saillante et pulpeuse comme celle d’une femme, qui la fascinait et la faisait frémir. Quand elle rêvait de lui, elle rêvait de cette bouche qui avait l’air si tendre, si voluptueuse, une bouche qui devait embrasser comme aucune autre, une bouche qui devait avoir un goût de fruit mûr et sucré.
A cette pensée, elle pressa encore le pas.
Parfois, quand il s’éloignait dans l’escalier, et qu’elle continuait à faire semblant de chercher son trousseau au fond de son sac à main, elle se disait qu’elle était plus ridicule qu’une écolière qui passe la récréation à guetter un garçon. Et puis, vers dix heures, quand le gros fatras de clés tintait de nouveau, elle ne pouvait pas se contrôler, et venait coller son œil contre le judas, pour apercevoir sa fine silhouette, déformée par la lentille. Dix heures précises, ce n’est pas un homme, se disait-elle, c’est un métronome, et déjà les trois verrous se refermaient sur la porte de l’appartement qui venait de l’avaler. Deux visions fugaces dans une longue journée, après tout, Romain, dans sa vie, ce n’était que çà.
Heureusement, Marianne avait un bon informateur, en la personne de Paul. Paul venait lui rendre visite deux fois par semaine, le mardi soir, et le samedi, en début d’après midi. Il était le fils de ses voisins du deuxième, un ravissant garnement de 15 ans, qui ne savait comment se dépêtrer de bras et de jambes trop longs qui juraient avec un visage encore poupin et lui donnaient une allure dégingandée. Au début, Paul était venu par hasard chez Marianne, parce que sa mère avait toujours quelque chose à emprunter à ses voisins, du beurre, du sucre, de la farine, du gros sel, et qu’elle envoyait son fils tour à tour chez l’un ou chez l’autre. Marianne, qui reçoit peu, était ravie de ces visites, et avait vite proposé au garçon de l’aider à réviser ses leçons. Paul n’était pas particulièrement studieux, mais chez Marie, il y avait toujours une part de tarte qui traînait, et puis, avec elle, les devoirs devenaient presque amusants, tellement elle savait les enrober d’anecdotes curieuses ou drôles. Il lui disait souvent « si mon prof d’histoire était comme vous ! – mais arrête donc de me vouvoyer, Paul – je ne peux pas m’en empêcher ! ». Paul vouvoyait toujours Marianne, mais cela ne les empêchait pas d’avoir de sacrés fous rires ensemble. « Vous croyez que çà leur plait vraiment, aux filles, les cheveux roux ? » était un des sujets de conversation préféré du jeune adolescent. Marianne, elle, tâchait discrètement de questionner son jeune visiteur, quand l’occasion s’en présentait, sur son énigmatique voisin. Car Paul habitait exactement l’appartement au dessus de celui de Romain. « tu ne trouves pas qu’il est étrange, mon voisin de palier, il ne parle jamais. – si, il parle ! – il parle ? – Bien sûr, qu’il parle, je l’entends très bien, de chez moi. – Mais qu’est-ce qu’il dit ? – Cà, je n’en sais rien, je n’entends pas assez bien pour comprendre. »