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Vendredi 6 janvier 2006 5 06 /01 /2006 10:40

(lire le chapitre précédent)


Cela faisait trois ans, trois ans déjà qu’Amélie était vendeuse dans le magasin de Marie. Il faut bien gagner sa vie, une petite vie banale et un peu triste pour une jeune fille encore toute pleine des rêves de l’enfance. Car Amélie, depuis toujours, avait une ambition secrète, un désir ancré tellement fort dans son âme, un espoir qui lui permettait de s’échapper la réalité affligeante de son quotidien monochrome. Amélie souhaitait par dessus tout être chanteuse. Une grande chanteuse, connue, reconnue, une star, une diva, une icône sublime dans de fastueuses tenues à paillettes, et qui signe des autographes, est admirée, adulée par une immense foule de fans prête à tout pour l’entr’apercevoir au sortir d’un concert ou d’une limousine amarrée au pied d’un éclatant palace. Bien sûr, comme tout grand secret, personne ne connaissait le rêve d’Amélie, qui de toute façon était trop timide pour avouer ces ambitions, et plus encore pour s’essayer à chanter.

Voilà l’handicap de cette blondinette : une timidité maladive, qui l’empêchait totalement de s’affirmer, où même d’affirmer quoi que ce soit. Face à la tornade Marie, sa patronne, Amélie semblait même disparaître complètement. Pourtant, sous la figure falote de la jeune fille effacée bouillonnaient donc les plus grands rêves de gloire.

Il est difficile d’expliquer Amélie, parce qu’Amélie ne donnait rien à connaître d’elle même. Quand elle était là, on avait souvent l’impression qu’elle n’y était. A table, même avec des amis très proches – elle en avait peu -, elle ne faisait jamais entendre son avis, ni ne parlait jamais d’elle ou de sa vie. Elle se contentait d’écouter, d’observer, discrètement.

Elle aurait  plutôt été jolie, si son caractère étrange n’avait pas supplanté les atouts de son visage régulier et sa taille fine. Ainsi, quand elle accompagnait des copines en boite de nuit, ce qui n’était pas fréquent, elle n’osait pas aller sur la piste. Les garçons qui abordaient ses amies ne la remarquaient même pas, elle n’était jamais invitée à danser, et, si par hasard quelques dragueurs venaient à leur table pour offrir un verre à la bande de filles, souvent ils oubliaient de lui en offrir un à elle. Nadia ou Lucie devaient alors faire remarquer « les garçons, vous avez oublié de prendre un verre pour Amélie », sachant que leur amie n’oserait jamais le faire remarquer.

Evidemment, Amélie souffrait de tout cela, consciente que son caractère la privait d’avoir une vraie vie, s’imaginant même un jour finir dans la plus totale solitude, oubliée de tout le monde.

Dans ces moments de douleur, la musique était le seul réconfort. S’isolant de l’univers tout entier en posant deux écouteurs sur ses oreilles, elle s’envolait pour un mode idéal où elle pouvait vivre une vie différente, sexy et glamour comme sur les pages de magazines au papier glacé. Dans ces visions, Amélie devenait Mélina, son parfait contraire, centre des regards, point de mire des admirateurs, icône entourée d’adulation.

Mais le plus souvent, c’était la voix tonitruante Marie qui la ramenait brutalement à la réalité, et le « Amélie, les maillots, ils ne vont pas se ranger tout seuls ! » coupait l’élan de ses belles pensées plus violement qu’un choc de voiture lors d’un crash-test.

Marie n’était pas prête à supporter les absences d’Amélie, qui lui semblait chaque jour un peu plus nigaude et son naturel impatient était encore excité par l’énervement des tracasseries récentes. Pourtant, si Marie voulait pouvoir agir, s’investir dans l’après- comité, dans le devenir de la mairie, il faudrait bien qu’elle se soulage, au moins en partie, de son activité à la boutique. Elle regardait donc d’un air consterné Amélie hésitante devant le nouvel arrivage d’articles. « Trois ans ! Trois ans que vous faites çà, et vous ne savez toujours pas les mettre en ordre. Mais quelle gourde vous me faites, ma fille ! ». Et de défaire le classement timidement proposé par son employée, pour imposer la seule logique acceptable à ses yeux : la sienne. Ainsi affairée, elle ne leva même pas les yeux vers lui quand Yvon pénétra dans la boutique.

-         Yvon, tiens, que me vaut ta visite ?

-         Bonjour Marie, bonjour Mademoiselle Amélie

-         Bonj… souffla la jeune fille en un son inaudible

-         Marie, je suis venu vous trouver pour vous parler d’une grande décision que j’ai prise. Je tiens à vous en parler, parce que vous m’avez toujours beaucoup soutenu, et là, je vais vraiment avoir besoin de vous, et du comité.

En sortant de la boutique, Yvon était chiffonné. D’abord parce qu’il n’avait pas pu s’entretenir à sa guise avec la jolie Mademoiselle Amélie – s’il était mon timide, il l’inviterait bien volontiers à une de ses sorties à la pêche. Ensuite parce que l’accueil de Marie n’avait pas été aussi chaleureux qu’il l’avait imaginé. Elle lui avait répondu en des termes qui l’avait même surpris : « oui, je suis la présidente du comité, mais notre comité fonctionne selon le principe démocratique. Le choix du candidat que nous soutiendrons sera soumis au vote du bureau ». Mais qui le bureau pourrait-il choisir, à part lui ?

(à suivre)

Par Frederic est fou - Publié dans : Elections, Fandango
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