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Vendredi 6 janvier 2006

Si il a une chose que Mélanie aimait chez elle, c’était sa longue chevelure rousse, une belle crinière épaisse qui ondulait en cascade sur ses épaules. A ses cheveux elle accordait des soins qu’elle n’offrait à aucune autre partie de son corps – elle n’était pas du genre à s’enduire la peau de crème hydratante où à se faire un masque désincrustant. Mais elle pouvait passer des heures, le soir, à brosser son épaisse toison de fils rougeoyants, elle leur accordait les lotions les plus coûteuses. Ses cheveux, c’était elle, il la faisait se sentir belle, désirable. Pierre adorait ses cheveux, en riant, il lui avait dit : « si un jour tu les coupes, je te quitte », et peut-être le pensait-il un peu, sait-on jamais avec les hommes ?

Mais ce jour là, Mélanie était au plus mal. Pierre, bien sûr, qui d’autre aurait pu la mettre dans ces états ? Il venait d’annuler le week-end en Bourgogne, ce fameux week-end prévu depuis de longs mois. Sa femme, évidemment. En raccrochant le téléphone, elle s’était dit que cette vie était absurde, qu’elle ne vivait que dans l’illusoire, que rien n’existait pour elle. Derrière son téléphone, elle passait son temps à attendre. Attendre le jour où elle pourrait prendre la place de l’Autre, jour qui probablement n’arriverait jamais. Idées noires et boites de cachets dans l’armoire à pharmacie. Soudain, il est curieux comme l’instinct de survie peut revêtir des formes étranges, elle décida de sortir de chez elle, et de se libérer du carcan où elle s’était enfermée ces dernières années. Vivre pour elle, penser à elle. Faire rougir la carte bleue, jusqu’à ce qu’elle en fume. Se payer la paire de chaussure au prix prohibitif qu’elle observait avec envie depuis des semaines.

Tout se déclencha en passant devant le salon, comme si elle n’y avait pas pensé. Mais face à la vitrine décorée de grandes photos en noir et blanc, cela lui parut évident ; et elle pénétra à l'intérieur sans réfléchir. « C’est pour une coupe ? – oui. »

C’était une curieuse sensation, l’impression d’être traitée comme une enfant, que l’on habille, que l’on ballade d’un coin à l’autre, pour le shampooing, puis que l’on fait gentiment patienter devant une pile de magazine. Elle n’arrivait même plus à se souvenir la dernière fois qu’elle avait mis les pieds dans un salon de coiffure. C’était un homme qui vint la chercher. Elle était contente que ce soit un homme, une pensée stupide, qui traverse l'esprit on ne sait pas pourquoi.

"Alors, qu'est-ce que je vous fait ? - Qu'est-ce que vous en pensez... - Bien, il faudrait vous dégrader tout çà, histoire de vous dégager le visage, vous allez voir, çà va vous rajeunir." Le genre d'appréciation qui donne vraiment l'impression d'avoir une sale tête.

Et les ciseaux de commencer leur danse autour de la tête de Mélanie, les lames à tournoyer comme une paire d'acrobates, le sol se couvrir de boucles aux si belles couleurs d'automne. Elle avait fermé les yeux, comme si elle était en train de prendre conscience de la mutilation. C'était presque pire que de s'ouvrir les veines. A un moment, elle eut envie de crier : "arrêtez !", mais la voix resta coincée dans sa gorge nouée. Bruit du séchoir. Elle rouvrit les yeux. " je vous mets un peu de laque - oui, merci "

Dans le miroir, une inconnue qui la fixait étonnée. Ce n'était plus elle, c'était une autre, une étrangère. Etait-elle plus belle, plus laide ? Elle n'en avait aucune idée. Elle n'était plus elle, voilà tout ce que le cruel reflet lui renvoyait.

Elle paya à la caisse, laissa un pourboire dans le tronc. Et sortit. En pleurant.

Par Frederic est fou - Publié dans : Fictions, songes et nouvelles
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Vendredi 6 janvier 2006

(lire le chapitre précédent)


Cela faisait trois ans, trois ans déjà qu’Amélie était vendeuse dans le magasin de Marie. Il faut bien gagner sa vie, une petite vie banale et un peu triste pour une jeune fille encore toute pleine des rêves de l’enfance. Car Amélie, depuis toujours, avait une ambition secrète, un désir ancré tellement fort dans son âme, un espoir qui lui permettait de s’échapper la réalité affligeante de son quotidien monochrome. Amélie souhaitait par dessus tout être chanteuse. Une grande chanteuse, connue, reconnue, une star, une diva, une icône sublime dans de fastueuses tenues à paillettes, et qui signe des autographes, est admirée, adulée par une immense foule de fans prête à tout pour l’entr’apercevoir au sortir d’un concert ou d’une limousine amarrée au pied d’un éclatant palace. Bien sûr, comme tout grand secret, personne ne connaissait le rêve d’Amélie, qui de toute façon était trop timide pour avouer ces ambitions, et plus encore pour s’essayer à chanter.

Voilà l’handicap de cette blondinette : une timidité maladive, qui l’empêchait totalement de s’affirmer, où même d’affirmer quoi que ce soit. Face à la tornade Marie, sa patronne, Amélie semblait même disparaître complètement. Pourtant, sous la figure falote de la jeune fille effacée bouillonnaient donc les plus grands rêves de gloire.

Il est difficile d’expliquer Amélie, parce qu’Amélie ne donnait rien à connaître d’elle même. Quand elle était là, on avait souvent l’impression qu’elle n’y était. A table, même avec des amis très proches – elle en avait peu -, elle ne faisait jamais entendre son avis, ni ne parlait jamais d’elle ou de sa vie. Elle se contentait d’écouter, d’observer, discrètement.

Elle aurait  plutôt été jolie, si son caractère étrange n’avait pas supplanté les atouts de son visage régulier et sa taille fine. Ainsi, quand elle accompagnait des copines en boite de nuit, ce qui n’était pas fréquent, elle n’osait pas aller sur la piste. Les garçons qui abordaient ses amies ne la remarquaient même pas, elle n’était jamais invitée à danser, et, si par hasard quelques dragueurs venaient à leur table pour offrir un verre à la bande de filles, souvent ils oubliaient de lui en offrir un à elle. Nadia ou Lucie devaient alors faire remarquer « les garçons, vous avez oublié de prendre un verre pour Amélie », sachant que leur amie n’oserait jamais le faire remarquer.

Evidemment, Amélie souffrait de tout cela, consciente que son caractère la privait d’avoir une vraie vie, s’imaginant même un jour finir dans la plus totale solitude, oubliée de tout le monde.

Dans ces moments de douleur, la musique était le seul réconfort. S’isolant de l’univers tout entier en posant deux écouteurs sur ses oreilles, elle s’envolait pour un mode idéal où elle pouvait vivre une vie différente, sexy et glamour comme sur les pages de magazines au papier glacé. Dans ces visions, Amélie devenait Mélina, son parfait contraire, centre des regards, point de mire des admirateurs, icône entourée d’adulation.

Mais le plus souvent, c’était la voix tonitruante Marie qui la ramenait brutalement à la réalité, et le « Amélie, les maillots, ils ne vont pas se ranger tout seuls ! » coupait l’élan de ses belles pensées plus violement qu’un choc de voiture lors d’un crash-test.

Marie n’était pas prête à supporter les absences d’Amélie, qui lui semblait chaque jour un peu plus nigaude et son naturel impatient était encore excité par l’énervement des tracasseries récentes. Pourtant, si Marie voulait pouvoir agir, s’investir dans l’après- comité, dans le devenir de la mairie, il faudrait bien qu’elle se soulage, au moins en partie, de son activité à la boutique. Elle regardait donc d’un air consterné Amélie hésitante devant le nouvel arrivage d’articles. « Trois ans ! Trois ans que vous faites çà, et vous ne savez toujours pas les mettre en ordre. Mais quelle gourde vous me faites, ma fille ! ». Et de défaire le classement timidement proposé par son employée, pour imposer la seule logique acceptable à ses yeux : la sienne. Ainsi affairée, elle ne leva même pas les yeux vers lui quand Yvon pénétra dans la boutique.

-         Yvon, tiens, que me vaut ta visite ?

-         Bonjour Marie, bonjour Mademoiselle Amélie

-         Bonj… souffla la jeune fille en un son inaudible

-         Marie, je suis venu vous trouver pour vous parler d’une grande décision que j’ai prise. Je tiens à vous en parler, parce que vous m’avez toujours beaucoup soutenu, et là, je vais vraiment avoir besoin de vous, et du comité.

En sortant de la boutique, Yvon était chiffonné. D’abord parce qu’il n’avait pas pu s’entretenir à sa guise avec la jolie Mademoiselle Amélie – s’il était mon timide, il l’inviterait bien volontiers à une de ses sorties à la pêche. Ensuite parce que l’accueil de Marie n’avait pas été aussi chaleureux qu’il l’avait imaginé. Elle lui avait répondu en des termes qui l’avait même surpris : « oui, je suis la présidente du comité, mais notre comité fonctionne selon le principe démocratique. Le choix du candidat que nous soutiendrons sera soumis au vote du bureau ». Mais qui le bureau pourrait-il choisir, à part lui ?

(à suivre)

Par Frederic est fou - Publié dans : Elections, Fandango
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Jeudi 5 janvier 2006
(lire la scène précédente)

Elle choisit toujours la même suite, vue sur le jardin, déjeuner à l’Espadon, thé à l’Hemingway. Parfois, elle descend au sous-sol, derrière l’improbable piscine au décor de mosaïque, se faire chouchouter par une masseuse dans le magnifique centre thalasso. A Paris, elle ne travaille jamais tout à fait. Le shopping, son couturier préféré qui siège à peine à quelques rues, et le soir, la place Vendôme qui brille de tous ses feux diamantins.
Le concierge a bien fait installer le piano à queue blanc et les bouquets de camélias qui la suivent partout dans le monde, référence à un de ses plus grands rôles, celui qu’elle a ravi, dans l’imaginaire du public, à la Callas. Théâtrale, Belinda trône dans un sofa cramoisi, face au directeur de l’opéra, venu en personne, jusque dans sa chambre d’hôtel, pour la saluer. Malgré sa simplicité légendaire, la diva a le goût du protocole et de la mise en scène, que la fréquentation des planches lui a enseigné. Elle parle à voix basse, un délicat murmure de jeune fille, mais ses yeux lancent de la braise, des yeux capiteux de courtisane d’un autre siècle.

Sur une photo, prise au naturelle, sans maquillage, ni coiffure, ni pose, on ne la trouverait pas jolie, on la dirait même banale, un nez trop long, des joues trop rondes, avec des fossettes exagérées, et un cou un peu court. Mais en sa présence, on ressent comme une aura électrique, son regard fascine, deux perles noires insondables, son sourire irradie, son allure altière, port de princesse, étourdit les sens. Merveilleuse. Belinda Watson est merveilleuse. Et elle l’est encore plus, merveilleuse, pour qui a assisté à son ultime transformation, sa transfiguration, ce moment cathartique où elle devient irréelle, et, passant au delà la frontière qui délimite l’humain, elle n’est plus femme, mais un sublime instrument de l’art en sa plus haute expression, la divine prêtresse de la musique ; ce moment miraculeux où elle se met à chanter. Merveille !

La voix de Belinda a ce grain si particulier, unique, reconnaissable entre tous, où la volupté infinie se mêle à une sorte de déchirure un peu rocailleuse, comme si des larmes coulaient de ses cordes vocales. Gravité et langueur, elle est tragédienne autant que nymphe, et le pouvoir hypnotique de sa voix produit sur chaque auditoire la plus incroyable des communions. Silence religieux, et fascination des pélerins.

Pourtant, rien ne prédestinait Belinda à son éblouissante carrière. Tout d’abord parce qu’elle était née dans une petite ferme du Kansas, à Chisiwick, une petite ville éloignée de tout, et qui ne disposait pas même d’un théâtre municipal. Ensuite parce que personne dans la famille de Belinda n’avait de goût ou de connaissance particulière en musique. Adolescence, la future diva se régalait donc plutôt de mauvaise musique pop, et couvrait sa chambre de posters d’idoles éphémères. A cette époque, la jeune femme s’imaginait actrice, jouant le premier rôle dans une pièce de Tennessee Williams. C’est au lycée que sa voix fut tardivement révélée, alors qu’elle avait été retenue parmi de nombreuses candidates pour interpréter le rôle principal de la Mélodie du Bonheur pour la fête de fin d’année. Ce premier succès dans la comédie musicale, ainsi que les encouragements de son professeur de musique enthousiaste commencèrent à la faire rêver de Broadway.

La légende, que Belinda aime à entretenir, a brodé la suite de l’histoire, racontant que la voix de Belinda avait toujours été là, qu’il avait suffit qu’à peine elle ouvrit la gorge, pour que cette voix prodigieuse en sorte, et que le succès avait été immédiat : quelques cours de chant à peine, premiers engagements, arrivée à New York, et audition miraculeuse au Metropolitain Opera, qui l’avait en un jour propulsée sous les feux de la rampe.
En réalité, il n’en avait été bien autrement, et Belinda a simplement gommé de ses biographies officielles les années de galère où, dans une quasi-misère, elle devait travailler comme serveuse de restaurant pour se payer ses cours particuliers. Car la voix était là, certes, torrent volcanique, mais il fallait apprendre à la conduire, à la maîtriser, à lier les registres, à creuser les graves et à gagner, marche après marche, les aigus. Il fallait travailler à contrôler son souffle, ce souffle légendaire qui lui permet maintenant les lui incroyables pianissimi. Il fallait enfin étudier la musique, le solfège, et tout ce répertoire qu’elle ne connaissait pas. Mais Belinda avait pour réussir une qualité essentielle, condition indispensable à un métier si difficile. Elle possède une volonté de fer, une capacité de travail et de rigueur quasi infinie qui lui permettent d’affronter les obstacles les plus difficiles. Sous son apparente frivolité, son laissé aller savamment calculé, Belinda Watson est une incroyable perfectionniste, et, alors que pour elle, tout paraît si simple, si évident, la moindre note est le fruit de milles répétitions, et une recherche constante de la vérité artistique.

- Quel plaisir de retrouver Paris, Monsieur Gassmann
- Paris est heureux de vous retrouver

- Hahaha ! Vous êtes un flatteur ! Parlez-moi de cette réunion de travail, demain.

- Le chef a besoin de s’entretenir avec les solistes, Madame. La partition est complexe, elle va requérir un très long travail.

- J’ai l’habitude, voyons. Je connais mon métier.

- Je n’en doute pas, mais vous allez voir, cet opéra est vraiment très … particulier. Mais je préfère que vous découvriez tout cela demain. Maestro Fragonard vous expliquera tout cela mieux que moi.

- Well, Je suis là pour cela. Est-ce que je vous fais monter une tasse de thé ?


(à suivre)
Par Frederic est fou - Publié dans : L'opéra assassin
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