Si il a une chose que Mélanie aimait chez elle, c’était sa longue chevelure rousse, une belle crinière épaisse qui ondulait en cascade sur ses épaules. A ses cheveux elle accordait des soins qu’elle n’offrait à aucune autre partie de son corps – elle n’était pas du genre à s’enduire la peau de crème hydratante où à se faire un masque désincrustant. Mais elle pouvait passer des heures, le soir, à brosser son épaisse toison de fils rougeoyants, elle leur accordait les lotions les plus coûteuses. Ses cheveux, c’était elle, il la faisait se sentir belle, désirable. Pierre adorait ses cheveux, en riant, il lui avait dit : « si un jour tu les coupes, je te quitte », et peut-être le pensait-il un peu, sait-on jamais avec les hommes ?
Mais ce jour là, Mélanie était au plus mal. Pierre, bien sûr, qui d’autre aurait pu la mettre dans ces états ? Il venait d’annuler le week-end en Bourgogne, ce fameux week-end prévu depuis de longs mois. Sa femme, évidemment. En raccrochant le téléphone, elle s’était dit que cette vie était absurde, qu’elle ne vivait que dans l’illusoire, que rien n’existait pour elle. Derrière son téléphone, elle passait son temps à attendre. Attendre le jour où elle pourrait prendre la place de l’Autre, jour qui probablement n’arriverait jamais. Idées noires et boites de cachets dans l’armoire à pharmacie. Soudain, il est curieux comme l’instinct de survie peut revêtir des formes étranges, elle décida de sortir de chez elle, et de se libérer du carcan où elle s’était enfermée ces dernières années. Vivre pour elle, penser à elle. Faire rougir la carte bleue, jusqu’à ce qu’elle en fume. Se payer la paire de chaussure au prix prohibitif qu’elle observait avec envie depuis des semaines.
C’était une curieuse sensation, l’impression d’être traitée comme une enfant, que l’on habille, que l’on ballade d’un coin à l’autre, pour le shampooing, puis que l’on fait gentiment patienter devant une pile de magazine. Elle n’arrivait même plus à se souvenir la dernière fois qu’elle avait mis les pieds dans un salon de coiffure. C’était un homme qui vint la chercher. Elle était contente que ce soit un homme, une pensée stupide, qui traverse l'esprit on ne sait pas pourquoi.
"Alors, qu'est-ce que je vous fait ? - Qu'est-ce que vous en pensez... - Bien, il faudrait vous dégrader tout çà, histoire de vous dégager le visage, vous allez voir, çà va vous rajeunir." Le genre d'appréciation qui donne vraiment l'impression d'avoir une sale tête.
Et les ciseaux de commencer leur danse autour de la tête de Mélanie, les lames à tournoyer comme une paire d'acrobates, le sol se couvrir de boucles aux si belles couleurs d'automne. Elle avait fermé les yeux, comme si elle était en train de prendre conscience de la mutilation. C'était presque pire que de s'ouvrir les veines. A un moment, elle eut envie de crier : "arrêtez !", mais la voix resta coincée dans sa gorge nouée. Bruit du séchoir. Elle rouvrit les yeux. " je vous mets un peu de laque - oui, merci "
Dans le miroir, une inconnue qui la fixait étonnée. Ce n'était plus elle, c'était une autre, une étrangère. Etait-elle plus belle, plus laide ? Elle n'en avait aucune idée. Elle n'était plus elle, voilà tout ce que le cruel reflet lui renvoyait.
Elle paya à la caisse, laissa un pourboire dans le tronc. Et sortit. En pleurant.
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