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Mercredi 7 décembre 2005

« Mon père, j’ai fauté. - Vous repentez-vous, mon enfant ? - Oui, mon père, je me repens. -Vous direz cinq Pater et dix Ave. Allez en paix, mon enfant. »

 

Tous les matins, vers dix heures, Annabelle, robe de flanelle bleue, capeline blanche et bottines noires, se rendait à l’église.  Elle était ravissante, la petite, ses boucles blondes qui dépassaient de sa coiffe, les joues bien replètes, et roses, le teint gaillard de la campagne, le pied sûr, qui allait d’un bon train.

Tous les matins, vers dix heures, elle saluait le petit Lucien, qui s’affairait à changer la paille des chevaux, dans l’écurie du relais, puis le charcutier, qui préparait de beaux pâtés bien ronds, et la boulangère, qui trônait, derrière sa vitrine, comme une altesse. Elle respirait la joie de vivre, Annabelle, et son sourire, d’une franchise pleine d’innocence aurait déridé le plus maussade des employés de pompes funèbres.

Elle se rendait à l’église, une belle église de pierre brune, avec un clocher roman, dont la flèche avait été rehaussée quand le village avait grandit. Dans la nef un peu sombre, elle franchissait sans hésiter la travée pour atteindre le petit confessionnal, en chêne sculpté d’ornements rustiques. Parfois, elle devait revenir sur ses pas, trop hâtive, elle avait oublié de s’arrêter au bénitier pour se signer.

Avec l’habitude, sa confession était devenue un vrai rite, et ce rite était d’une durée très succincte, Annabelle n’avait pas vraiment besoin d’échanger avec le prêtre, qui la connaissait si bien ; simplement quelques paroles, toujours les mêmes, gravées par le temps ; la voix chaude de la jeune femme, le ton apaisant de l’ecclésiastique.

« Mon père, j’ai fauté. - Vous repentez-vous, mon enfant ? - Oui, mon père, je me repens. -Vous direz cinq Pater et dix Ave. Allez en paix, mon enfant. »

Une minute à peine, et elle repartait toute légère, pressant encore le pas sur le sol de terre de la rue, comme pour arriver plus vite chez elle, et faire, dans le silence de sa chambre, agenouillée devant le petit crucifix d’ivoire, la pénitence quotidienne. Cinq Pater et dix Ave, avant de s’occuper à ses tâches domestiques.

Elle tenait parfaitement sa maison, la délicieuse, et était un fin cordon bleu, ce que son mari clamait partout avec satisfaction et orgueil ; à sa table, il trouvait toujours des mets délicats et surprenants, auxquels elle consacrait l’essentiel de ses journées. Annabelle tirait un indicible plaisir à lire la satisfaction dans les yeux de son époux ; en femme aimante, elle ne cherchait rien d’autre qu’à le plaire. A vrai dire, tous les deux formaient un couple charmant, et parfaitement assorti ; lui était un beau gaillard, grand, solide, avec une superbe moustache brune, certainement plus belle moustache du canton ; elle, si avenante avec son visage délicat et ses joues replètes et roses, une femme honnête, polie, charmante, aimée de tous. Quel couple idéal formaient-ils !

 

Un dimanche, à la fin de messe, l’abbé déclara qu’il avait une annonce à faire. Il devait quitter le village, puisque l’évêché lui avait proposé de reprendre une paroisse à la ville, ce qu’il avait accepté ; son remplaçant allait arriver dans la semaine. A cette nouvelle, Annabelle crut qu’elle allait défaillir. Elle laissa son mari rentrer seul, et attendit que l’église se soit entièrement vidée pour aller trouver le père, dans sa belle aube de messe.

-         Mon père, mon père, vous ne pouvez pas nous quitter… qu’allons nous devenir sans vous ? Que vais-je devenir sans vous, mon père

-         voyons, un nouvel abbé arrive cette semaine, pour me remplacer

-         mais… je n’aurais jamais le courage de lui raconter… ce que vous savez

-         Ne vous inquiétez pas, mon enfant, je vais recevoir le nouvel abbé, je me changerai de l’informer

-         Oh, merci, mon père, vous êtes trop bon ».

 

Le jeune abbé était très anxieux d’arriver au village, mais il avait tellement plu que les routes étaient mauvaises, à chaque creux la calèche publique manquait de s’enliser, et le voyage semblait ne jamais vouloir finir. Quelle fierté d’enfin découvrir la paroisse, où, pour la première fois, il allait officier ; car l’abbé sortait tout juste du séminaire, et il appréciait la chance, fort rare, d’avoir obtenu une affectation aussi rapide. A son arrivée, le village, curieux, s’était rassemblé, et il reçu un accueil chaleureux. Le vieux curé le conduisit au presbytère qu’ils allaient partager quelques jours, car il avait prit à cœur de prendre le temps pour lui donner toutes les indications utiles.

 

« Parmi vos futurs paroissiens, il en est une d’un peu unique, qui chaque jour demande à être reçue pour la confession. Nous la recevrons ensemble demain, afin que je vous instruise de la façon de vous y prendre. »

En effet, le lendemain, vers dix heures, le jeune prêtre se trouvait au côté de l’ancien, dans le petit confessionnal, pour assister à la visite quotidienne d’Annabelle. « Mon père, j’ai fauté. - Vous repentez-vous, mon enfant ? - Oui, mon père, je me repens. -Vous direz cinq Pater et dix Ave. Allez en paix, mon enfant. »

Une fois Annabelle partit, le jeune prêtre demanda à son aîné : « Et c’est tout – oui, juste cela ». Le novice, qui n’avait pas encore vraiment affirmé son autorité, n’osa pas questionner son prédécesseur plus en avant.

 

Les semaines passèrent.

Tous les matins, vers dix heures, Annabelle se rendait à l’église, une belle église de pierre brune. Elle se dirigeait directement vers le confessionnal, où l’attendait le jeune curé. Parfois, elle devait revenir sur ses pas, trop hâtive, elle avait oublié de se signer. Le rite de la petite confession n’avait pas changé. Bien sûr, les premières fois, le jeune curé avait hésité, mais Annabelle, qui est si bonne, lui avait gentiment soufflé les réponses. Mais maintenant, tout cela était parfaitement installé.

« Mon père, j’ai fauté. - Vous repentez-vous, mon enfant ? - Oui, mon père, je me repens. -Vous direz cinq Pater et dix Ave. Allez en paix, mon enfant. »

Annabelle ressortait de l’église toute légère, le cœur soulagé de s’être confessée.

Mais le jeune curé, lui, était bien embarrassé de devoir chaque matin accorder le repentir à une de ses brebis, pour laquelle il ne connaissait pas même le pêcher. La question le travaillait. A travers la grille du confessionnal, il observait Annabelle, pendant les quelques secondes de leur échange, si jolie, si charmante, se demandant ce qu’une jeune femme à l’air innocent avait de si terrible à faire pardonner qu’elle venait chaque jour pour se repentir. Durant la messe, le dimanche, il se prenait même à l'examiner, alors qu’elle chantait avec cœur les cantiques, auprès de son mari. Ils formaient un si beau couple… que pouvait-elle cacher ? La curiosité du jeune curé commença à tourner à l’obsession ; il se demandait s’il ne commettait pas lui-même un pécher d’accorder le pardon de Dieu à une créature qui était peut-être coupable des agissements les plus vils ? En rêve, il imaginait la petite paroissienne assassinant des enfants ou volant la dîme aux pauvres. Mais comment oser la questionner ? Tout d’abord, elle ne restait jamais bien longtemps en sa compagnie ; ces visites quotidiennes duraient à peine une minute. Et puis, s’il avait osé parler, qu’aurait-il dit ? Ce sont des questions que l’on n’apprend pas au séminaire, pensait-il, désespéré.

Il essaya de mener son enquête dans le village, où il ne recueillit que des compliments sur le jeune couple, si charmants, si serviables, tellement probes. « Tenez, pas plus tard qu’hier, lui apprenait la boulangère, je me trompé en ma défaveur en lui rendant la monnaie d’un pain. Beaucoup n’auraient rien dit. Et bien, elle, de retour chez elle, elle s’en est aperçue, et figurez-vous qu’elle est revenue jusqu’au magasin pour me rembourser tout de suite. Pensez qu’elle aurait bien pu me rapporter la somme le lendemain, çà ne pressait pas… non, non, elle est comme çà, la petite Annabelle, un vrai modèle d’honnêteté. »

N’y tenant plus, le curé se résolut à un voyage à la ville, où il pourrait interroger son prédécesseur, comme il aurait du le faire au moment où celui-ci lui avait présenté les affaires de la paroisse.

Passé la surprise de cette visite inattendue, le vieux curé fut ravi de l’accueilli, et l’invita à partager son déjeuner. Ayant l’occasion d’apprendre les nouvelles de son ancien village, il questionna longuement son visiteur, qui répondait patiemment, bien que bouillant de connaître la vérité sur ce qui l’avait conduit à la ville. A la fin du repas, enfin le jeune prêtre put parler du cas d’Annabelle.

-         Ah, la petite Annabelle. Je gage qu’elle vient encore vous voir vous voir chaque jour ? C’est une femme très pieuse, elle a reçu une belle éducation religieuse, c’est même moi, qui, petite, l’ai formée dans ma classe de catéchisme. Je ne vous avais donc pas dit pourquoi elle venait à confesse tous les jours ? Une histoire un peu triste. Enfant, elle a eu un accident, une vilaine chute de cheval. Le médecin a du l’opérer en urgence, elle perdait beaucoup de sang. Le triste résultat est qu’elle ne pourra jamais voir d’enfant. Son mari le sait évidemment. Ils s’aiment beaucoup, ces deux-là. J’ai célébré leur mariage, vous savez. Ils s’aiment beaucoup… vous connaissez votre bible aussi bien que moi. Les choses de l’amour sont là pour procréer. Mais la petite aime tellement son mari, que malgré son handicap… les hommes sont ainsi, ils ont des faiblesses, vous me comprenez…

-         Et … C’est tout ?

-         Oui, c’est tout.

-         Enfin, c’est tout de même un pêché…

-         Oh, vous savez, quand j’entends ce qui se confesse dans cette ville, je la regrette bien, ma petite Annabelle»

Par Ah, Frederic est fou - Publié dans : Fictions, songes et nouvelles
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Mercredi 7 décembre 2005

C’était le plus fabuleux des bouquets, une incroyable symphonie de couleurs qui osait les alliances les plus audacieuses de teintes vives, où se mêlaient d’opulentes renoncules, de délicats freesias parfumés, de belles anémones, de merveilleuses jacinthes véroniques, de charmants héliconias oranges intenses, de malicieux santinis jaunes, des hypericums, des iris azuréens, des lys immaculés, des tulipes du rouge le plus éclatants, des branches de marguerites champêtres, et de merveilleuses roses multicolores. Il y avait là-dedans assez de fleurs pour créer dix bouquets élégants, mais lui avait voulu cet ensemble improbable, une composition unique, à la hauteur de la fulgurance de leur passion : aussi subite que gigantesque ; et à ses pieds, il voulait livrer toutes les fleurs du monde. Devant ce miracle, elle fut stupéfaite, il était fou, jamais elle n’avait rien vu d’aussi beau. Evidemment, il n’y avait pas de vases assez grand chez elle pour accueillir l’impossible brassée de parfums, elle ne trouva qu’un stupide seau en plastique qu’elle maquilla d’un linge blanc, dont elle fit un drapé, mais cela importait peu, avec un tel contenu, le contenant ne comptait pas. Fou, tu es fou, c’est magnifique, non, pas aussi beau que toi, oui, je suis fou, c’est de toi dont je suis fou. Paroles sucrées, saveurs de l’amour, regards passion, baisers torrides. Ils avaient presque arraché leurs vêtements, et, sous le bouquet, ils se sont aimés pendant des heures. Plus rien n’existait que leurs deux corps enlacés, que leurs lèvres avides de baisers, qui avaient soif de l’autre, lys immaculés et pétales de roses. Et ils voulurent s’endormir comme çà, là où ils s’étaient donnés l’un à l’autre, sur le tapis du petit salon, sous le beau bouquet. A un moment, dans la nuit, elle fut parcourue d’un léger frisson, dans ses bras, nus tous les deux, sur le tapis, tu as un peu froid ? Oui. Et il se leva, attentionné, pour aller chercher la couette, dans la chambre, juste à côté, il est si prévenant, mais même les quelques secondes où elle du se séparer de ses bras, elle regretta. Quelques secondes, c’est trop encore. Je voudrais qu’il m’étreigne comme cela pour toujours. La couette était douce et chaude, comme lui, et son visage râpait un peu d’une barbe naissante, oui, rester ainsi enlacés pour l’éternité, le bouquet qui les protège.

  

Le matin, quand elle se réveilla, il avait fait le café, le salon embaumait de l’odeur corsée, quand elle ouvrit les yeux, il sourit, et lui apporta un bol. Que c’était bon. Reste, aujourd’hui. Je dois bien aller au travail, et toi aussi. Appelle, dis que tu es malade, prends ta journée ; ce soir, ce soir, on se voit ce soir.

Vert tendre et myriades de petits boutons.

 

En rentrant, elle se laissa surprendre par la fabuleuse gerbe florale qui trônait sur la table, au milieu du salon, comme si elle l’a oublié, le bouquet était plus beau encore. Et c’était certainement vrai, les roses s’étaient ouvertes, et les freesias, et les renoncules. Ce bouquet lui ressemblait tellement, fou, passionné, à sa merveilleuse démesure. C’est tout lui, tout lui. Ranger la pièce, la couette que l’on a laissé là, ce matin, douce couette, et les bols, le café qu’il a fait pour moi, je ne boirai plus jamais mon café seule, il sera là, il est là. Je vais mettre cette petite robe rouge qu’il aime tant. M’attacher les cheveux, peut-être. Et puis non. Il est bientôt six heures, il ne va pas tarder. Dring ! C’est lui ! Elle se retint un peu pour ne pas courir à la porte, l’ouvrit doucement. Son sourire. Comment tu vas, toi ? Sur le palier, embrassades, câlins, des retrouvailles comme si l’on avait été séparés plusieurs siècles. Non, pas ici. Allons dans la chambre, on sera plus confortables. Passent devant le bouquet, il est plus beau encore.

Après l’amour, ils se sont levés, elle n’a rien eu le temps de préparer à manger, mais elle fera un bon dîner pour demain, tu vas voir, je fais très bien la cuisine. Il bat les œufs en omelette, il fait çà très bien, il est très sexy, comme çà, en caleçon, devant les fourneaux. Elle avait toujours rêvé d’un homme qui cuisine. Juste une omelette, à deux, sous le beau bouquet. Rien ne saurait être meilleur.

Dormir dans les bras l’un de l’autre, la chambre si petite est devenue aussi grande que l’univers tout entier, autour du lit, l’espace, l’infini, ses bras si doux, ses bas si forts, il n’existe rien de plus doux, rien de plus fort. Tendresse.

Au matin, la bonne odeur du café, qui la réveille. Elle a les cheveux défaits, elle n’est pas maquillée ; elle ne s’est jamais sentie si belle.

En rentrant, elle déposa les sacs sur la table, sous le beau bouquet. Tout pour préparer un délicieux repas. Il arriverait dans deux heures, je dois m’activer. Elle était joyeuse, première fois que faire la cuisine lui procure un tel plaisir. L’amour, cela doit être çà. Donner de la saveur aux choses les plus fades. Corolles de pétales qui s’écartent pour mieux saisir le soleil.

« C’était délicieux – attends, tu n’as pas encore vu le dessert – et si on le prenait dans la chambre, le dessert ». Amour, amour, çà doit être çà.

Ce matin, il ne s’est pas réveillé. Elle était heureuse de pouvoir lui préparer son café, elle sait combien il est bon, ce café. Sourire, en découvrant la table qu’ils n’ont pas desservie, la casserole qui avait un peu attaché. Je vais aussi changer l’eau du bouquet. Les premières branches de freesias ont flétries, je vais les retirer, il sera encore plus beau, mon bouquet. Les roses n’ont jamais encore été aussi belles, les blanches sont les plus parfumées. Et la bonne odeur du café, dans le salon. « Tu aurais du me réveiller – tu es si beau, quand tu dors, tu étais si paisible, je n’ai pas osé – viens ici, toi. » Bonheur. L’avoir à mes côtés, près de moi, rien qu’à moi. Baisers.

 

Deux heures qu’elle était rentrée. Il n’allait pas tarder. Les minutes sont longues, les secondes des éternités. Sur la commode, l’horloge de la grand-mère fait tic tac. Attente. Qu’est-ce qu’il fait ? D’habitude, il n’est jamais en retard. Les iris font la gueule. Tic tac. Dring. Qu’est-ce qu’il s’est passé, désolé, j’ai été retenu au boulot, une réunion qui n’en finissait, je ne pouvais même pas sortir pour te prévenir, ce n’est pas grave, l’important c’est que tu sois là.

 

Vendredi, match de foot, elle déteste çà. Mais avec lui, même le foot, c’est bien, ses yeux qui suivent la balle, on dirait un enfant. Elle a jeté les iris, et les derniers freesias. Il a apporté une pizza, comme çà, elle n’a rien à faire. Ils ont mis le bouquet dans la chambre, il est trop grand, il gène pour voir la télé. Demain, c’est le week-end, enfin, deux jours rien qu’à eux. Il lui a promit qu’ils ne feraient rien que rester sous la couette. Elle et lui, ses bras doux, ses bras forts, enlacés deux jours entiers, c’est chaud, c’est bon. Voyage complices, exploration, elle veut connaître chaque détail de son corps, et se donne à lui toute entière, il n’y a plus de tabous, plaisirs et caresses. Il est midi, tu ne m’as même pas préparé un café, un café, non, tu te rends compte, il faudrait se lever. Sous la couette, ils sont isolés du monde, à milles lieux de tous, la cafetière est aux antipodes. La couette est un merveilleux asile, un refuge, une cage dorée. Prisonnière de ses bras. Amour, amour.

 

Envie de sortir, aller n’importe où, se montrer au monde, s’embrasser dans la rue, faire des jaloux, parler, rire, vivre ; à quoi bon, on n’est pas bien, sous la couette ?

 

Face à eux, le beau bouquet, une tulipe n’a plus de pétales, les autres tombent. Les couleurs s’estompent, les contrastes moins vifs, comme cela, il est presque plus beau. Je vais changer l’eau, non, reste avec moi, il faut que je change l’eau de mon bouquet, je suis inquiète, je ne l’ai pas fait hier, les fleurs vont mourir. Embrasse-moi d’abord. Non. Sur la commode, l’horloge fait tic-tac, et si on allait au restaurant, ce soir ? Amour, amour, emmène-moi au restaurant, je mange au restaurant tous les midis, je vais avoir l’impression d’être au boulot.

 

Enlever le feuillage inutile, tailler les queues de fleurs en biseau, il rentre parfaitement dans ce vase, c’est un vase en cristal que m’a donné ma mère, qu’il est beau, là-dedans, mon bouquet.

Et si on installait la télé dans la chambre ? On pourrait la regarder dans les bras, enlacés. Amour, amour. Demain, c’est lundi, il faut profiter, je ne veux que toi, que toi. Dans la petite chambre, si on pouvait rester ainsi à jamais...

 

En rentrant, elle trouva la maison toute vide. Bien sûr, qu’elle l’était. Depuis cinq ans, elle vit toute seule, mais tout a changé depuis lui. Sauf ce soir, ce soir il a un dîner avec des collègues, ce soir, il ne viendra pas, elle aura beau le guetter. Cela va finir tard, ce n’est pas grave, vient quand même. Il ne voulait pas la réveiller au milieu de lui, mais, elle, elle aurait préférée. Réveille moi, réveille-moi, tu ne me réveilleras pas, je ne dormirais pas. Toute seule. Mais dans le salon, il y a quand même le bouquet, qui sème des pétales de roses sur la table. C’est tout lui, ce bouquet. Amour, amour. Il ne me l’a pas dit, je voudrais l’entendre de sa bouche. Moi, je lui ai dit. Tic tac.

 

Le matin, le café n’a pas de goût, elle le boit machinalement, par la fenêtre, le ciel est gris, la météo a annoncé une journée froide. Elle avait ressorti son manteau du placard, que c’est triste, se préparer toute seule, comme si elle n’avait pas fait cela pendant des années. Ce soir, il sera là.

 

Elle est rentrée, mais n’a pas tout de suite vu le message qui faisait clignoté son répondeur. Amour, amour, qu’est-ce que tu fais ? Tic tac, sur la commode, les derniers pétales, en corolle, sur la table, autour du vase en cristal. Biiip. C’est moi. Désolé de te dire çà sur un répondeur… Oh, amour, amour, qu’est-ce que tu me fais ? … Je vais mettre le bouquet dans un sac en plastique, pour ne pas semer de pétales en le portant au vide ordures.

(nouveau : découvrez l'épilogue de cette nouvelle)

Par Ah, Frederic est fou - Publié dans : Fictions, songes et nouvelles
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