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Dimanche 25 décembre 2005

(Lire le précédent épisode)

« Geneviève, est-ce que tout est prêt pour vendredi ? Vous avez confirmé au coiffeur, cet après-midi ? A quelle heure doit-il passer, déjà ? … Avec deux sucres, hop, tant pis pour mon régime. Demain sera mon grand jour, je peux bien m’autoriser deux sucres… - Je vous apporte çà tout de suite, Monsieur le Maire. »

Heureusement que la Mairie était climatisée. Sur l’immense bureau de verre, des piles de dossiers, de projets, et trois parapheurs plein de courrier à signer. Il commença par ceux-ci, tournant négligemment les pages, distribuant à chaque lettre, facture, arrêté, un bel autographe. Cette gymnastique terminée, il écarta de la main les piles de dossiers en souffrance, et ouvrir le large tiroir de teck, pour en sortir un manuscrit de trois pages couvert d’une écriture microscopique, la sienne. Le projet de discours, pour demain, qu’il devait achever dans la journée, il y aurait trop à faire ensuite, les journalistes, les invités, le dernier briefing, le coiffeur.

Geneviève, après avoir frappé, entra à nouveau de le bureau surdimensionné, pour apporter la gigantesque tasse de café crème, qu’il buvait avec une belle paille de verre, comme c’est la mode. En fait, les pailles étaient entrées à la Mairie depuis qu’il avait nommée Emilie, sa petite fille, comme conseillère municipale. A onze ans, elle était la plus jeune de France, et la presse avait fait des gorges chaudes de cette nomination, un humoriste célèbre avait même repris l’événement dans un de ces sketches. Mais Jean-Robert Burnichon n’avait pas eu à regretter sa décision. D’abord, parce que faire parler de Mariva, c’était, quoiqu’on dise, toujours bon pour lui. Ensuite, parce qu’Emilie était la meilleure conseillère qu’il avait eue depuis des années. En fait, il avait vraiment deux collaborateurs indispensables dans son équipe, deux personnes en qui il avait confiance et qui le rassurait : elle et Sylvain. Sylvain Gascogne. « Geneviève, trouvez-moi Sylvain, j’ai besoin de lui parler. – Monsieur le Maire, vous savez qu’Yvon Boivin attend toujours de vous rencontrer ? – Ah, cet imbécile de Boivin, non, je n’ai vraiment pas le temps de le voir aujourd’hui. Dites-lui que je suis occupé. O-ccu-pé ! Prévenez Sylvain.»

En sortant, elle ferma la porte derrière elle, en levant les yeux au ciel. Cela faisait longtemps qu’elle était l’assistante du Maire. Bien trop longtemps.

 

-         Ah, vous voilà, mon bon Sylvain !

-         Vous vouliez me parler, Monsieur le Maire.

-         Oui, j’ai un sujet dont je voulais m’entretenir en particulier avec vous. Un sujet … personnel.

-         Je suis à votre disposition, Monsieur le Maire.

 

Sylvain Gascogne était un de ces intrigants en costume trois pièces comme on en croise fréquemment dans tous les milieux où l’artifice et les ronds de jambes sont rois. Avec leur formidable capacité à séduire les influents, ils attisent la jalousie et de tous ceux qui, dans l’ombre, croient que leur travail va leur apporter une légitime reconnaissance et, plus encore, des arrivistes malchanceux, pour qui leur succès est un affront intolérable.

Parfaitement soigné, coiffé, habillé, Sylvain avait la prestance et le sourire d’un comédien se présentant au casting du prochain James Bond. Sa voix était posée et autoritaire, et il raffolait d’anglicismes, d’expression à la mode, et globalement de tout vocable de plus de trois syllabes.

Son ascension, aussi fulgurante qu’inattendue, avait été un des grands séismes qui avaient secoué récemment la petite Mairie. Il faut dire qu’avec l’age, Jean-Robert, militant jaune de la première heure, fervent politique, défenseur impavide des intérêts de sa commune, était devenu de plus en plus monarque ; la Mairie était aujourd’hui sa cour, Emilie, sa petite fille, qu’il avait nommé conseillère, son héritière. Et Sylvain semblait le favori en titre.

Il est difficile de comprendre comment Sylvain, en quelques mois, était devenu le confident du Maire, son plus fidèle lieutenant, son cerbère, son éminence grise. On ne s’improvise pas grand courtisan. Cette science est innée ; quelques-uns en possèdent le don, et ce don seul compense l’absence de tout autre talent. Bien sûr, on dira qu’en politique, il faut un minimum de connaissance, il faut savoir bien parler, avoir de l’esprit, de la répartie. Il faut suffisamment de caractère pour s’affirmer, exister sur la scène, mais pas trop, pour ne pas agacer ou déplaire. Avant tout, il faut savoir attendre son heure. Voilà précisément ce que Sylvain avait compris.

Sa dévotion au Maire était d’autant plus sincère, qu’à travers elle, c’était lui-même qu’il servait.

(lire le chapitre suivant)

Par Ah, Frederic est fou - Publié dans : Elections, Fandango
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Samedi 24 décembre 2005

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Rolande était en train de pleurnicher devant son four. Le cadavre de la tarte aux pommes qui se trouvait à l’intérieur, elle n’osait pas l’affronter du regard. Avec tout se temps passé à remettre en place sa permanente, à se maquiller, à choisir une robe assortie au bleu électrique de son fard, elle l’avait complètement oubliée, la pauvre petite ! Dire qu’elle avait épluché chaque fruit avec patience, qu’elle avait pris mille précautions pour aligner les quartiers, délicatement tranchés, le plus fin possible. Elle avait même saupoudré la double couronne des rangées de pommes de sucre vanillé, comme lui avait suggéré Madame Pottier, qui fait si bien la cuisine. Si elle continuait à pleurer, son rimmel, chargé, allait dégouliner, et elle ajouterait une nouvelle catastrophe au désastre culinaire. Tout cela pour un comité ou la majorité des élus, elle s’en doutait bien, la prenait pour une nunuche, bonne à faire de la figuration. L’an dernier, on n’avait même pas voulu lui confier la distribution des tracts. Et sur le stand, elle était toujours reléguée à la buvette, avec les bénévoles. Avec cette tarte ratée, brûlée, gâchée, une fois encore, on la prendrait pour une gourde. Elle faisait parti du bureau, tout de même ! Les adhérents l’avaient élue ! Et à ce moment, Rolande se sentait plus pitoyable que jamais.

Bien entendu, elle ne trouverait aucune consolation auprès de son mari, avec qui elle ne parlait plus depuis des années, sauf peut-être au moment des repas, quand on se demande ou on a bien pu fourrer la télécommande du téléviseur, ou pourquoi Rolande a fait autant de salsifis pour deux personnes, d’abord, tu sais que je n’aime pas çà. Léon était ainsi, un vieux garçon, qu’elle avait épousé trop tard, alors qu’il habitait toujours chez ses parents. Elle avait pris la suite de sa belle-mère, jouant le rôle de bonne à tout faire de ce grincheux de mari. Et les années ne font qu’aggraver les différences, creuser le fossé de l’ennui et de l’indifférence.

Hier, au temps de sa jeunesse, le temps filait, et Rolande courrait, active, après les petites échéances de la vie, se laissait avec délices avaler par ce rythme insidieux, les rentrées des enfants, les vacances, la voiture qu’il faut changer, la maison à entretenir, les courses à faire, tiens il est déjà cinq heures, tiens, il est déjà midi. Mais les aiguilles des horloges, des montres qui rythment notre temps nous trompent, à éternellement tourner en rond. Le temps est une ligne droite qui nous dévore continuellement. Les enfants marchent, parlent, ils ont déjà fini leurs études, la fille se marie, puis le fils, et quittent la maison. Le quotidien se vide de sa substance. Face à face, en chiens de faïence, Rolande et Léon. Ennui et indifférence.

Pff, après tout, ce comité, c’était son petit espace d’indépendance, sa seule sortie, sa seule mission. Une tarte ratée, ce n’est pas la fin du monde. Juste un échec de plus dans la course aux obstacles de la vie.

 

Yvon a toujours des idées, mais cette fois, il était fier de lui. Il faut dire qu’il l’avait sacrement préparée, cette première réunion, et il comptait bien, grâce à son intervention, en être une nouvelle fois la star. Bien sûr, son statut politique l’auréolait déjà d’une gloire que les autres n’avaient pas, et il avait l’appui de Jean Robert, sa confiance ; cela se savait, d’autant qu’il ne manquait jamais une occasion de le rappeler. Alors, le respect qu’il imposait était en fait toujours aussi teinté d’une pointe d’envie, mais cette jalousie est une petite rançon de la célébrité qu’il acceptait fort bien. Sa moustache luisait la brillantine, ses chaussures étaient rutilantes, ses chaussettes Nike du plus bel effet, leur blanc éclatant contrastant avec le gris foncé de son pantalon de costume, il ne faillirait pas à sa réputation d’élégant. Il ajusta le pin’s de la mairie au revers du col de sa veste, et, après un dernier coup d’œil satisfait dans le miroir, il se mit en route. 

« Docteur, si vous voulez, nous allons commencer par la lecture de l’ordre du jour. » Le Docteur enchâssa ses lunettes sur son nez, se racla la gorge pour se donner le la, puis se mit à lire le document que Marie avait distribué à chacun, de sa voix grave et posée de maître conférencier. L’énumération des sujets était, pour qui avait l’habitude de ces ouvertures de séance toujours empreintes de solennité, plutôt fastidieuse.

Il y avait les choses que l’on mettait à chaque fois aux votes, et qui étaient comptabilisés nominativement par les deux secrétaires de séance, il y avait les compte-rendus, qui servaient de faire-valoir, et le tour de table, ou chacun essayait de briller, mais d’où souvent peu d’idées neuves sortaient. De toute façon, tout cela était tellement établit, depuis des années, et il n’y avait rien à inventer. On se satisfaisait avant tout d’être là, d’œuvrer ensemble, d’être importants. Parfois, tout de même, la réunion s’emballait, quand on évoquait un sujet polémique : la couleur des fanions de la prochaine kermesse, le slogan que l’on afficherait sur les badges de soutien, ou la participation à la vente de charité du Recours Solidaire. On débattait, tout en mangeant des chouquettes, et plus les échanges étaient passionnés, plus le large panier en osier plein de ces choux sucrés se vidait.

Cette première réunion du comité fixait le début des actions de pré-campagne, avec, en guise de cri de ralliement, le nouveau slogan « objectif municipales ! ». Car chaque membre en était convaincu, si Jean-Robert était chaque fois réélu, brillamment, dès le premier tour de scrutin, c’était avant tout grâce à eux. Grâce au comité de soutien au Maire.

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Par Ah, Frederic est fou - Publié dans : Elections, Fandango
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Vendredi 23 décembre 2005

(lire le 1er chapitre)

Marysette se demandait, comment, dans son état, elle pourrait bien y aller. D’un autre côté, elle n’osait pas appeler Marie pour se décommander, parce qu’elle se doutait bien que cette dernière le prendrait mal. Ce n’est pas elle qui est pliée en deux ! Des mois qu’elle traînait ce fichu mal au dos. Elle avait évidemment écumé toute une tribu de spécialistes, des gens sérieux qui font payer de très cher des tarifs non conventionnés, mais rien n’y faisait. Même pas le rebouteux que lui avait indiqué Madame Rolande, qui pourtant avait fait des miracles sur sa belle-fille qui était coincée depuis la fin de sa grossesse. Tant pis, il fallait bien qu’elle se traîne jusqu’à chez Marie, déjà qu’elle avait manqué la dernière réunion du printemps dernier. Elle redoutait de surcroît de croiser le docteur, à qui, depuis des mois, elle était infidèle. Comme ces femmes un peu honteuses délaissant leur salon de coiffure après des années de séances de commérages, et qui, piteuses, changent de trottoir pour ne pas croiser, à travers la vitrine, le regard de leur ancienne coloriste attitrée, elle se sentait coupable, Marysette, d’avoir déserté le cabinet vieillissant du docteur Bodin, qui certes prescrivait toujours la même chose, mais qui était bien gentil tout de même.

Le Docteur, lui, avait terminé sa consultation plus tôt, pour ne pas risquer d’être en retard. Ursule Bodin était le médecin quasi officiel de presque tous les Monbaziens. Les gens du cru. En effet, malgré l’extension de la station, il n’avait jamais voulu déménager son cabinet. Il aimait ses habitudes, ou, peut-être plus que tout, il était absolument réfractaire à toute forme de changement. Et pourtant, il avait du en subir, des changements, ce bon docteur ! Il faut dire, que, dans le jargon professionnel, le Docteur était un « non-croyant ». Non pas qu’il n’allait pas à l’église, tous les dimanches, écouter le sermon du Père François, non, était « non-croyant » dans le sens qu’il ne croyait pas dans toutes ces nouvelles formes de médecines qui n’avaient de cesse d’éclore chaque jour, comme des boutons sur le visage d’un adolescent. « Si on soigne comme on soigne, et depuis toujours, c’est qu’il y a une bonne raison », aimait-il à professer. Et il se défiait de chaque nouvelle technique. Ainsi, la dernière nouveauté à la mode était la tapothérapie, un massage pseudo kinésithérapeutique, qui par « petit tapotement à l’aide d’un coussinet inspiré de la médecine traditionnelle sud-américaine produisait un fort effet relaxant, très efficace dans les pathologies de migraine chronique, tout en réduisant considérablement l’effet peau d’orange des cuisses à cellulite ». Quelle fumisterie, pensait Ursule Bodin.

Cependant, malgré la lutte acharnée qu’il menait contre ces poussées de médecines parallèles, il constatait chaque jour l’effet désastreux de ces théories selon lui charlatanes dans sa salle d’attente, où les rangs étaient de plus en plus clairsemés. C’en était pour lui d’autant plus écoeurant : qu’on le quitta pour un vrai confrère, un médecin qui prescrivait des sirops ou des comprimés, il aurait pu encore le supporter, mais que les clients, ces personnes qu’il s’évertuait avec abnégation à soigner depuis des années, l’abandonnassent au profit de néo-marabouts, ce n’était même plus une insulte à ses années d’études à la Faculté, mais un  véritable camouflet.

Le docteur devenait donc de plus en plus amer, contre le cours des choses, contre l’inconstance, l’infidélité, et parfois même, il en voulait à l’humanité toute entière, regardant son beau diplôme, bien encadré au dessus de son bureau d’acajou, ce diplôme chèrement acquis, au prix de longues années d’études, avec autant de vague à l’âme que de vagues sur la mer les jours de grande marée.

Mais ce soir là était un grand soir, un soir de comité et il n’avait pas de temps à perdre à des considérations nostalgiques. Il devait se préparer, et avait même choisi de porter son nœud papillon préféré, le nœud jaune qui était de parfaite circonstance. Une belle tradition, ces réunions de comité. Les traditions sont si rassurantes… elles vous rassurent sur le fait que, non, tout ne fout pas le camp.

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Par Ah, Frederic est fou - Publié dans : Elections, Fandango
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