« Geneviève, est-ce que tout est prêt pour vendredi ? Vous avez confirmé au coiffeur, cet après-midi ? A quelle heure doit-il passer, déjà ? … Avec deux sucres, hop, tant pis pour mon régime. Demain sera mon grand jour, je peux bien m’autoriser deux sucres… - Je vous apporte çà tout de suite, Monsieur le Maire. »
Heureusement que la Mairie était climatisée. Sur l’immense bureau de verre, des piles de dossiers, de projets, et trois parapheurs plein de courrier à signer. Il commença par ceux-ci, tournant négligemment les pages, distribuant à chaque lettre, facture, arrêté, un bel autographe. Cette gymnastique terminée, il écarta de la main les piles de dossiers en souffrance, et ouvrir le large tiroir de teck, pour en sortir un manuscrit de trois pages couvert d’une écriture microscopique, la sienne. Le projet de discours, pour demain, qu’il devait achever dans la journée, il y aurait trop à faire ensuite, les journalistes, les invités, le dernier briefing, le coiffeur.
Geneviève, après avoir frappé, entra à nouveau de le bureau surdimensionné, pour apporter la gigantesque tasse de café crème, qu’il buvait avec une belle paille de verre, comme c’est la mode. En fait, les pailles étaient entrées à la Mairie depuis qu’il avait nommée Emilie, sa petite fille, comme conseillère municipale. A onze ans, elle était la plus jeune de France, et la presse avait fait des gorges chaudes de cette nomination, un humoriste célèbre avait même repris l’événement dans un de ces sketches. Mais Jean-Robert Burnichon n’avait pas eu à regretter sa décision. D’abord, parce que faire parler de Mariva, c’était, quoiqu’on dise, toujours bon pour lui. Ensuite, parce qu’Emilie était la meilleure conseillère qu’il avait eue depuis des années. En fait, il avait vraiment deux collaborateurs indispensables dans son équipe, deux personnes en qui il avait confiance et qui le rassurait : elle et Sylvain. Sylvain Gascogne. « Geneviève, trouvez-moi Sylvain, j’ai besoin de lui parler. – Monsieur le Maire, vous savez qu’Yvon Boivin attend toujours de vous rencontrer ? – Ah, cet imbécile de Boivin, non, je n’ai vraiment pas le temps de le voir aujourd’hui. Dites-lui que je suis occupé. O-ccu-pé ! Prévenez Sylvain.»
En sortant, elle ferma la porte derrière elle, en levant les yeux au ciel. Cela faisait longtemps qu’elle était l’assistante du Maire. Bien trop longtemps.
- Ah, vous voilà, mon bon Sylvain !
- Vous vouliez me parler, Monsieur le Maire.
- Oui, j’ai un sujet dont je voulais m’entretenir en particulier avec vous. Un sujet … personnel.
- Je suis à votre disposition, Monsieur le Maire.
Sylvain Gascogne était un de ces intrigants en costume trois pièces comme on en croise fréquemment dans tous les milieux où l’artifice et les ronds de jambes sont rois. Avec leur formidable capacité à séduire les influents, ils attisent la jalousie et de tous ceux qui, dans l’ombre, croient que leur travail va leur apporter une légitime reconnaissance et, plus encore, des arrivistes malchanceux, pour qui leur succès est un affront intolérable.
Parfaitement soigné, coiffé, habillé, Sylvain avait la prestance et le sourire d’un comédien se présentant au casting du prochain James Bond. Sa voix était posée et autoritaire, et il raffolait d’anglicismes, d’expression à la mode, et globalement de tout vocable de plus de trois syllabes.
Son ascension, aussi fulgurante qu’inattendue, avait été un des grands séismes qui avaient secoué récemment la petite Mairie. Il faut dire qu’avec l’age, Jean-Robert, militant jaune de la première heure, fervent politique, défenseur impavide des intérêts de sa commune, était devenu de plus en plus monarque ; la Mairie était aujourd’hui sa cour, Emilie, sa petite fille, qu’il avait nommé conseillère, son héritière. Et Sylvain semblait le favori en titre.
Il est difficile de comprendre comment Sylvain, en quelques mois, était devenu le confident du Maire, son plus fidèle lieutenant, son cerbère, son éminence grise. On ne s’improvise pas grand courtisan. Cette science est innée ; quelques-uns en possèdent le don, et ce don seul compense l’absence de tout autre talent. Bien sûr, on dira qu’en politique, il faut un minimum de connaissance, il faut savoir bien parler, avoir de l’esprit, de la répartie. Il faut suffisamment de caractère pour s’affirmer, exister sur la scène, mais pas trop, pour ne pas agacer ou déplaire. Avant tout, il faut savoir attendre son heure. Voilà précisément ce que Sylvain avait compris.
Sa dévotion au Maire était d’autant plus sincère, qu’à travers elle, c’était lui-même qu’il servait.
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Le Docteur, lui, avait terminé sa consultation plus tôt, pour ne pas risquer d’être en retard. Ursule Bodin était le médecin quasi officiel de presque tous les Monbaziens. Les gens du cru. En effet, malgré l’extension de la station, il n’avait jamais voulu déménager son cabinet. Il aimait ses habitudes, ou, peut-être plus que tout, il était absolument réfractaire à toute forme de changement. Et pourtant, il avait du en subir, des changements, ce bon docteur ! Il faut dire, que, dans le jargon professionnel, le Docteur était un « non-croyant ». Non pas qu’il n’allait pas à l’église, tous les dimanches, écouter le sermon du Père François, non, était « non-croyant » dans le sens qu’il ne croyait pas dans toutes ces nouvelles formes de médecines qui n’avaient de cesse d’éclore chaque jour, comme des boutons sur le visage d’un adolescent. « Si on soigne comme on soigne, et depuis toujours, c’est qu’il y a une bonne raison », aimait-il à professer. Et il se défiait de chaque nouvelle technique. Ainsi, la dernière nouveauté à la mode était la tapothérapie, un massage pseudo kinésithérapeutique, qui par « petit tapotement à l’aide d’un coussinet inspiré de la médecine traditionnelle sud-américaine produisait un fort effet relaxant, très efficace dans les pathologies de migraine chronique, tout en réduisant considérablement l’effet peau d’orange des cuisses à cellulite ». Quelle fumisterie, pensait Ursule Bodin.