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Vendredi 20 janvier 2006 5 20 /01 /Jan /2006 10:27

(lire le précédent épisode)


En passant devant la place, dans sa belle berline, Emeline Verneuil aperçut le marché, qu’en un coup d’œil elle trouva tellement charmant, pittoresque et provincial qu’elle fut prise de l’envie soudaine de poursuivre sa route à pied.  De toute façon, si elle en croyait le plan de la ville qu’elle tenait tout en conduisant, l’agence ne devait plus être très loin. Mais déjà elle constatait qu’elle avait été trop aventureuse, à s’être enfoncée dans les axes étroits du centre-ville. Non seulement il n’y avait aucune place, même payante, mais les ruelles désordonnées, qui se croisant en des angles improbables, composaient un vrai labyrinthe de sens interdits dans lequel les plus entraînés des rats de laboratoire n’aurait pas retrouvé son morceau de gruyère. Au comble de l’irritation, Elle se laissa aller à rager contre cette circulation insensée, quelle connerie de ville de merde, oubliant un instant, dans l’intimité de son véhicule, sa retenue mondaine ; oubliant aussi que cette ville qu’elle dénigrait allait devenir son nouveau lieu de vie, son fief, son jardin, sa cour.

Après de longs détours, de nombreuses marches arrière et autres passages en sens interdit, elle finit par trouver un emplacement vacant, une providentielle place pour handicapé où elle pu abandonner son carrosse ; mais, après avoir tourné si longtemps dans ce dédale, même en pressant le pas, elle allait arriver en retard chez l’agent immobilier avec lequel elle avait pris rendez-vous. Après tout, tant mieux, pensa-t-elle, car elle aimait se faire attendre.

- Bonjour, c’est moi, Madame Verneuil.

- Ah, bonjour, Madame Verneuil ; je ne vous attendais plus. Je vous en prie, installez-vous. Je sors votre dossier.

- Et bien… je suppose que vous avez beaucoup des choses à me proposer.

- Oui, oui, ma collègue et moi avons préparé une sélection de biens pour vous, et notamment deux maisons, je crois que vous cherchez plutôt une maison, j’ai les clés, je peux vous les faire visiter dès aujourd’hui.

- J’espère que vous ne me ferez pas perdre mon temps. Je cherche quelque chose d’exceptionnel

- Voyons, Madame Verneuil, nous ne proposons que çà, chez nous, de l’exceptionnel !

- Comprenez bien ; nous ne pouvons pas loger comme tout le monde. Mon mari est le prochain Maire de cette ville. Il faut quelque chose de digne, d’un peu… grandiose, un endroit où l’on puisse recevoir. Et puis les enfants ont besoin d’espace. Moi aussi, et je veux une pièce à moi – je vais me remettre à la peinture. Il faut de la lumière, un grand jardin, et …plein de salles de bains.

- Tenez, Madame Verneuil, regardez la fiche de celle-ci. Elle a même une piscine.

- A débordement ?


(à suivre)
 
Par Frederic est fou - Publié dans : Elections, Fandango
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Mercredi 18 janvier 2006 3 18 /01 /Jan /2006 08:57

(lire le chapitre précédent)

 

La place du Marché de Mariva est le lieu d’échange par excellence ; dans le désordre des étals multicolores, la cacophonie de la fanfare qui se mêle aux cris des maraîchers, les senteurs mêlées d’épices, de poissons ou de fromages, se croisent les touristes et les mariviens, en une vaste chorégraphie abstraite, dont on observerait parfaitement les milles couleurs en mouvement du haut du clocher de l’église qui domine ce brouhahas commerçant. 

Marysette venait de croiser Madame Rolande, qu’elle n’avait pas vue depuis plusieurs jours. La conversation allait donc tambour battant, tant la liste des problèmes de l’une et de l’autre était longue à énoncer. Il fallait aussi, évidemment, évoquer le départ de Monsieur le Maire, que l’on allait beaucoup regretter, des hommes comme cela, compétent et intègre, on n’en fait plus ; et puis Marie, qui prend tout cela beaucoup trop à cœur, on lui a pourtant dit de se méfier, à tout vouloir gérer, à elle tout de seule, et à ce rythme, elle va finir par y laisser la santé, après tout, la santé, c’est le plus précieux, on le répète souvent, surtout Marysette, qui en sait quelque chose, avec tout ses soucis. Il y avait encore aussi l’excitation de l’inauguration de l’Aquarium, qui était néanmoins un peu retombée, parce que maintenant, un bâtiment comme celui-ci, il va falloir l’entretenir, après tout, l’Aquarium, c’est bien pour les touristes, mais les touristes, ce ne sont pas eux qui payent, il paraît que cela a déjà coûté une vraie fortune à la Mairie, et le beau-frère de Rolande à même eu l’information –confidentielle- qu’il y avait eu de sacré dépassement de budget, les impôts ne sont pas prêts de baisser, si ce n’est pas un monde, avec ce que l’on paye déjà, c’est simple, on ne peut plus y arriver. Tiens, mais regardez-moi qui arrive là.

D’un air triomphant, Raymond Collet et ses acolytes, tracs à la main, venaient de débarder sur l’allée principale du marché de Mariva. Jamais Collet n’avait semblé aussi sûr de lui. Arrivant devant ces dames qui avaient interrompu leur conversation, il leur proposa avec une petite pointe d’ironie : « un petit prospectus, Mesdames ? », ce qu’elles déclinèrent évidemment, sans parole, d’un geste aussi agacé que gêné. Elles ne rompirent le silence que quand l’individu fut assez éloigné pour ne pas profiter de leur échange.

« Vous avez vu son air satisfait – Il croit vraiment que cette fois il a une chance – Pensez-vous, Mariva est Jaune depuis toujours – Les Mauves ne passeront jamais à Mariva, vous avez raison – Quand je pense qu’il a fait trente pour cent la dernière fois – Monsieur le Maire est bien patient de tolérer au Conseil Municipal – Remarquez qu’il n’a pas eu le choix – je ne comprends pas que l’on puisse voter Mauve. – Et bien, figurez-vous que j’en connais – Non ? – Pas plus loin que ma belle-sœur, alors vous imaginez bien qu’en famille, on se garde bien de parler politique… »

Depuis toujours, Raymond Collet était l’adversaire politique de Jean-Robert Burnichon à Mariva. Dans sa famille, on militait pour les Mauves de Père en fils, et pour lui, la politique était avant tout une tradition, un devoir, un quasi-sacerdoce. Mauve jusqu’au bout des ongles, il avait une foi infaillible en son parti, quelque soit les changements, les revirements, les réorganisations qu’il suivait. Malheureusement, il avait bien du mal à défendre la cause en laquelle il croyait auprès de la population de Mariva, qui, dans les urnes, renvoyait toujours un écho timide à ses exhortations passionnées. Avec les années, il était devenu une figure locale, l’éternel Poulidor des municipales de la ville, et son acharnement et sa conviction forçaient le respect des modérés et des indécis.

Il était en revanche détesté de plus ultras des partisans jaunes, et donc de l’intégralité du Comité dirigé par Marie, car, au fil des années, une rivalité de plus en plus frontale s’étaient créée entre les militants des deux partis, qui avaient alimenté les tensions  et mené à une escalade d’incidents; ce qui était au départ un duel de colleurs d’affiches était devenu une course folle au meilleur emplacement, puis au vandalisme des affiches de l’adversaire, jusqu’au plus fou des actes de terrorisme : le saccage de la boîte aux lettres du comité, sans doute à gros renfort de coups de marteau.

Cette fois, Raymond sentait que son heure était venue ; enfin, il imposerait l’alternance à cette ville, une ville depuis trop longtemps dans les mains d’un même homme. Il allait briser le «système jaune », et offrir aux habitants de la commune de vraies perspectives d’avenir, grâce à son action engagée, courageuse et probe. Le vent avait tourné, et ce vent, maintenant, était Mauve.

(lire la suite)

Par Frederic est fou - Publié dans : Elections, Fandango
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Lundi 16 janvier 2006 1 16 /01 /Jan /2006 12:54
(lire le précédent épisiode)

Non, Lucie ne pouvait pas avoir raison. Marianne se répétait à l’infini la conversation qu’elle venait d’avoir avec son amie. Lucie avait suivi Romain des heures sous la pluie, errant au hasard des rues. Et puis, il s’était retourné. Violemment. Avait empoigné Lucie avec une telle fermeté qu’il avait manqué de lui briser les os de la main. « Pourquoi me suivez-vous ? Partez ! Partez ! ». Il avait crié tellement fort que Lucie n’avait pas arrêté de courir avant de s’être enfermée chez elle.

Les idées contradictoires se bousculaient dans sa tête. Après tout, ce que lui avait raconté Lucie ne prouvait rien, absolument rien. Elle n’avait pas le droit de suivre Romain ainsi. Beaucoup de personnes auraient réagi brutalement. Mais que savait-elle au juste de lui ? Elle n’avait pas le moindre début de piste de qui il était. Romain, c’était le silence, et les caresses ; ils ne dialoguaient jamais qu’en faisant l’amour.

 

Marianne était au paroxysme de l’angoisse quand Paul dégringola de l’étage supérieur, certainement plus pour venir grignoter un bout de soirée hors de chez ses parents que pour recevoir un nouveau cours de français ou d'histoire. Le gamin la trouva toute vacillante. « On dirait que vous venez de voir un fantôme. » Elle ne s’encombra même pas de ses précautions habituelles pour interroger son jeune visiteur sur Romain. Elle lui fit part de ses inquiétudes, on ne sait rien de lui, c’est peut-être un fou dangereux, un maniaque, un criminel. Ces hypothèses alarmistes firent rirent l’adolescent aux éclats. « Un criminel, lui, non, certainement pas. Je le trouve même plutôt cool. – Tu es sûr ? Comment peux-tu savoir ? – Bah, les maniaques, çà me connaît – Ah ton age, qu’est-ce que tu connais ? – Eh, je ne suis plus un gamin, je connais la vie. – Paul, excuse moi de te dire çà, mais tu n’as que quinze ans. – justement ! Je suis un homme. – Paul …tu crois vraiment qu’il n’est pas dangereux ? »

Elle était complètement troublée et se posait mille questions. D’un côté, elle entendait la voix de Lucie, inquiétante, de l’autre, celle de Paul, rassurante – et sans arrêt sa conviction, pendulaire, oscillait selon ce mouvement de balancier ; elle n’arrivait plus à faire la part des choses, comme si elle n’avait plus de jugement, d’instinct, d’intuition.

Quelques heures plus tard, Romain franchissait à nouveau la palier de l’appartement de Marianne, qui avait pris l’habitude, depuis quelques soirs, de laisser sa porte d’entrée entrouverte. Elle n’avait pas le courage de l’interroger. Encore une fois, le silence était le plus fort. Il s’approcha d’elle, et commença à lui déboutonner le chemisier. Elle se sentit trembler à ce contact, et, instinctivement, recula. Il la regarda d’un air étonné, et ses deux yeux irréels la fixèrent ainsi de longues secondes.

Marianne grelottait de frissons nerveux. Il s’en était rendu compte, et il fut plus aimant que jamais. Il commença par lui faire de petits baisers dans le cou, remontant lentement de la nuque vers le bas de son visage ; sa bouche était douce, et ce contact délicat semblait effrayer Marianne plus encore. Elle n’osait pas le repousser, mais elle vivait ces caresses comme des agressions, et ce que son corps acceptait, ses pensées le repoussait avec dégoût. Elle n’était plus la complice de ces jeux amoureux, mais une victime résignée, qui avait simplement renoncé à se débattre. Elle avait fermé les yeux, pendant qu’il continuait à l’embrasser, mais même les yeux clos, elle sentait le regard si pénétrant de Romain posé sur elle. Puis, d’un coup, plus rien. Elle rouvrit prudemment ses paupières. Il était sorti chercher quelque chose chez lui. Une minute à peine, et il revenait, une grosse corde à la main. Un spasme de terreur la parcourut.

Bien que chancelante, elle se laissa attacher au lit, d’abord les deux poignets, d’un geste sûr, puis les deux pieds. Ce n’était sans doute qu’un nouveau jeu érotique. Les mains de Romain étaient chaudes, précises, méticuleuses. Il avait l’air d’un ange, sous la lumière artificielle du lustre, sa chevelure ondulée scintillait d’éclats blonds et roux. A cet instant, elle se rendit compte qu’elle n’avait qu’un seul désir, sentir sa bouche, goûter la douceur de ses baisers, lui appartenir encore une fois… On dit qu’accepter une chose, c’est renoncer à une autre, et elle était prête à renoncer. Le désir de l’étreinte de Romain était plus fort que toute autre volonté. Etre à lui, offerte, entièrement, sans pudeur, sans regret. Jamais elle ne connaîtrait rien de plus fort. En continuant à l’embrasser, partout sur le corps, il la pénétra, puis, presque en même temps, lui couvrit le visage de ses mains, ses belles mains si généreuses, si tendres, si cruelles. Marianne n’avait même plus la force de souffler, alors que montait le plaisir de la mélopée brutale de son corps dans le sien. Ses mains, ses mains ! Le plaisir était insupportable, elle était sous sa loi, et ne pouvait même pas se débattre. Ses mains, ses mains ! Impossible d’hurler. Au comble de l’extase et de la frayeur, l’instant suprême dura à peine un seconde, l’éternité de la jouissance et de l’horreur ; les lèvres de Marianne semblaient sourire et ses yeux étaient révulsés d’effroi. Plus un souffle, pas même un râle.

Il se retira doucement, et devant son corps inanimé, il dit à voix haute « tu poses trop de questions ».


Dans un sens, malgré les perturbations que l’affaire avait causées dans l’immeuble, le concierge était ravi, car il avait maintenant un sujet de conversation intarissable, une tragédie qu’il pourrait répandre à l’infini, aux oreilles des innombrables victimes de ses babillages. Paul rata son brevet des collèges, mais fut rassuré le fait que, oui, les tâches de rousseur plaisent aux filles.

Lucie avait beaucoup pleuré à l’enterrement, puis, elle avait fini par se remettre. On guérit de tout.

Quelques mois plus tard, par un samedi ensoleillé, elle fut tirée de chez elle par un vacarme assoudissant sur son pallier. C’était un serrurier, qui à grand renfort de perceuse, bricolait la porte qui faisait face à celle de son appartement. « Prudent, lui dit-il, votre nouveau voisin, il m’a commandé trois verrous ». Justement, le fameux voisin arrivait sur ces entrefaites. Elle frémit en le voyant. Il était incroyablement beau, avec son corps d’athlète grec, le jean qui le moulait un peu faisait ressortir une paire de fesses musclées. Des yeux incroyables, un visage d’acteur américain. Et Lucie se sentit tout à fait fondre quand il lui décrocha un de ses merveilleux sourires, un sourire à se damner.

Par Frederic est fou - Publié dans : Fictions, songes et nouvelles
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